Je suis pas une putain de chochotte. Nan. Je suis dure au mal, en particulier quand quelque chose me motive. Les sages-femmes du CHU de Rouen me l’ont dit quand je suis partie fumer, elles disaient « Madame, s’il-vous-plaît, on arrache pas les perfusions, mais asseyez-vous, vous allez faire sauter vos agrafes », mon tatoueur me le dit, il dit que « Non pour la cage thoracique, demi A4 ça me fait pas peur, t’encaisse bien. Six heures. » et Pute le reconnait aussi, de temps en temps, mais il dit pas que je suis courageuse ou quoi que ce soit, hein, non lui il dit plutôt « TU POUVAIS PAS ME DIRE, AUSSI, QUE TU FAISAIS UNE HEMORRAGIE INTERNE ? CONNASSE. »

Bref, j’aime véhiculer l’image de la meuf à l’énorme paire de couilles.

Quand mon généraliste m’a dit que je devais passer une fibroscopie parce que c’est pas normal de vomir du sang, j’en ai conclus que j’avais un cancer de l’estomac. Et quand ma belle-mère a su que je devais passer une fibroscopie, elle a cru bon de saisir son téléphone.

-          Allo, Nénette ?

-          Ouais ? Enfin NON. Putain, ce surnom débile.

-          Tu sais, je m’occuperai des enfants comme si c’était les miens.

-          Alors 1 : Je suis pas encore morte et 2 : Je sais que vous en rêvez mais évitez de me parler de ma propre mort, de façon générale.

-          Je vais t’accompagner.

-          C’est pas nécessaire.

-          Si.

-          Pourquoi ? Et me sortez pas votre bullshit sur les liens du sang.

-          Je veux voir, c’est intéressant.

-          Vous voulez dire mon estomac ou la scène dans son ensemble ?

-          Allez…

-          La scène dans son ensemble, dites-le.

-          Bon, je m’en fous, je viens.

-          Ok mais c’est vous qui vous fadez d’aller chercher les gosses le soir… TOUTE LA SEMAINE.

-          …

-          À prendre ou à laisser.

-          Ok.

-          Deal.

Oui parce qu’avec ma belle-mère, on a de nouveaux rapports vachement plus apaisés, basés sur l’honnêteté et le chantage ouvert. En fait nos rapports n’ont en rien changé c’est juste qu’on a accepté de chacune tirer au maximum partie l’une de l’autre. C’est ce qui s’appelle faire contre mauvaise fortune bon cœur. Ou comme elle le dit elle-même : « couvre une génisse… autant la mettre au turbin, je vais te l’ dire ». C’est un truc normand, ça : terminer ses phrases par « je vais te l’dire ». En plus d’être complètement con.

Anybref, après m’être levée à 6h30 et avoir rêvé d’une conversation avec mon père dans laquelle il disait que pour une fille qui passe son temps à se reluquer le nombril, c’était une bonne occasion de voir ce que j’avais vraiment dans le bide, après avoir été traumatisée par le récit de la fibroscopie sans anesthésie de Prolo qui avait clairement mentionné des sangles et un tuyau d’arrosage, c’est crevant de soif et claquant des fesses que j’arrive au cabinet du Dr Louvrier, gastroentérologue.

Dans la salle d’attente, ça sent la viande de cheval crue. J’ai 10 minutes devant moi pour découvrir d’où vient la pestilence et pour tout savoir du cancer colorectal, qui touche à la fois le côlon et le rectum, cancer le plus fréquent pour lequel il existe heureusement des dépistages précoces. Quand le Dr Louvrier est venu me chercher, j’avais eu le temps de déterminer que l’odeur de boucherie chevaline était en fait un savant mélange de désinfectant parfum citron-discutable et de poussière du radiateur et aussi que le cancer colorectal, c’était une sacrée merde.

Ça commence décontract’ avec l’inquisition. Toujours pas de belle-mère en vue.

-          Vous êtes parente avec Pluvieux Félin ?

-          C’est ma mère, ouais. J’ai mentionné que je buvais 2l de soda/jour ?

-          Des antécédents d’ulcères dans votre famille ?

-          Ma mère, non… Mon père… je sais pas…

-          Comment ça ?

-          Il est mort il y a 20 ans et je sais pas si il avait des ulcères. Remarquez, maintenant que vous le dites c’est vrai que sa maladie touchait l’œsophage, il avait des varices.

-          C’était quoi sa maladie ?

-          Hépatite E.

-          Il allait en Afrique ?

-          Non.

-          Vous êtes sûre qu’il avait une hépatite E ?

-          Oui, plutôt.

-          Bizarre. Comment il l’a contracté ?

-          Il s’est blessé avec une fraise en soignant un patient contaminé.

-          Bizarre…

-          Mais sinon, le soda peut-être à l’origine de …

-          Bizarre…

-          Bon, ça suffit Cold Case, wow…

-          Ok vous allez vous allonger à côté et on va commencer.

-          C’est le Coca, c’est ça ?

-          Bah on va voir. Vous êtes à jeun cette fois-ci ?

-          Bah on va voir.

Ça sonne. Ma belle-mère. Perfect timing. Ma belle-mère n’attend pas que l’assistante lui ouvre et arrive derechef dans la salle d’examen avec un sachet de croissants. Le Dr Louvrier a le réflexe normal de quelqu’un qui rencontre ma belle-mère pour la première fois : il recule, il la regarde de la tête aux pieds, ensuite il me regarde et il me demande si je suis avec elle.

-          Ça t’aurait troué le cul de me donner l’adresse ?

-          Madame, veuillez attendre dans le cabinet s’il-vous-plaît, asseyez-vous.

-          C’est la vésicule biliaire, ça… à tous les coups, c’est la vésicule biliaire…

-          Bon, Vieux Félin allongez-vous sur le côté, comme ceci, oui. Alors je vous explique : cette sonde, là, on va essayer de la passer par vos narines même si à mon avis ça ne passera pas auquel cas on fera passer la sonde par la bouche, hein, vous mordrez un cercle en plastique pour ne pas mordre l’appareil, on va vous anesthésier et on y va. Ne vous inquiétez pas pour les nausées, c’est normal. Ou les rots.

-          Haha

-          C’est rot qui vous fait rire ?

-          Non c’est ma narine vue de si près. Aïyeuh sa race ! C’est quoi comme anesthésie ?

-          Effectivement ça ne passe pas par le nez. Eh bien, c’est le même anesthésique que celui utilisé par les chirurgiens-dentistes mais en gel et non en injection. Ça n’empêche pas les nausées mais ça rend les choses plus confortables. Par contre vous ne pourrez rien manger après.

-          PUTAIN MES CROISSANTS, lâche ma belle-mère en semant des miettes partout autour d’elle.

-          Et boire un Coca Zéro ?

-          Pareil, vous pourriez faire une fausse route.

-          Prends l’anesthésie, va, Nénette. C’est une vraie chochotte, celle-là.

-          Mais d’où putain ?

-          Boh t’as toujours un pet de travers… TOUJOURS.

-          Ok mais je suis pas une putain de chochotte ! C’est vous qui cherchez me tuer avec votre croissant… comme si qui que ce soit serait partant pour de la pâte feuilletée après la gorge profonde du siècle. Vous voulez que je m’étouffe sur votre viennoiserie de la mort et maquiller ça en accident, hein ?

-          Tu fais pas la moitié d’une petite pute ingrate, toi…

-          Bon, on peut y aller ?

-          Pas d’anesthésie, Louvrier. Je veux pouvoir remarcher et boire du Coca Zéro.

Je prends une grande respiration avant qu’il n’introduise la sonde et que je ne réalise que cette dernière n’a pas été nettoyée entre mon nez et ma gorge, occasionnant ainsi mon premier haut le cœur et voilà, ça commence. Pour bien supporter la douleur, faut déjà savoir ce que c’est : un message du corps au cerveau pour le mettre en garde. En prenant conscience qu’elle n’est qu’une sonnette d’alarme et en l’acceptant comme une information, elle se gère mieux et plus longtemps. Le truc que je n’avais pas réalisé, c’est que dans la fibroscopie, il n’est pas à proprement parlé question de douleur. Mais d’humiliation. Je reste calme en visualisant la queue que j’ai préféré sucer, je reste presque calme quand le truc se met à souffler de l’air dans mon œsophage, je reste calme jusqu’à ce qu’il se mette à bouger sa connerie d’endoscope. Là je commence à perdre mon calme…

-          C’est ça, rotez bien, Madame…

-          RWWWWWWOOOOAAAA

-          Nickel !

-          RWOOOAAAARRR !

-          C’est rien laissez couler c’est de la salive ! Avalez, avalez !

-          RWEEEEEEEERRRD !

-          Elle rote bien.

-          C’est une hernie, là ?

-          Non, je crois pas. Revenez…

-          RWEEEEEEEERRRD !

-          Arrête donc de te taper la cuisse, Nénette. Tu me fais rire, putain, on dirait un de mes débiles quand il a fait une bêtise…

À ce moment-là, je peux plus penser à la bite que j’ai préféré sucer. Je pense que je suis en train de vivre la pire sensation de ma vie : l’humiliation.  Je suis en train de roter comme la petite de l’Exorciste toutes les trois secondes et de pleurer en convulsant à moitié tandis qu’un truc vivant me rentre dans le ventre et gigote et ma belle-mère se fout de ma gueule…

Quand mon calvaire a pris fin et que je suis retournée dans le cabinet, le visage de ma belle-mère avait perdu dix ans. Elle me regardait les yeux encore tout émerveillés du spectacle auquel ils venaient d’assister. Louvrier était rassurant.

-          Vous allez parfaitement bien.

-          Elle a rien ? Même pas un ulcère ?

-          Non.

-          Une oesophagite.

-          Vous al….

-          Si ça se trouve c’est le pancréas.

-          Non, vous allez parfaitement bien, Vieux Félin, je vous rassure. Il faudra quand même surveiller votre PCR mais…

-          Une coloscopie serait peut-être nécessaire, ma belle-sœur elle avait de l’endométriose ça lui remontait jusque dans la gorge. Des cailloux dans la vésicule biliaire.

-           Écoutez Madame, je parle à ma PATIENTE. Arrêtez de sortir tous les termes médicaux que vous connaissez.

-          L’écoutez pas, elle bosse dans le social… Donc je vais bien ?

-          Très bien.

-          Donc je peux continuer de boire du Coca Zéro ?

-          Euh, oui…

-          Vous pouvez me l’écrire sur une ordonnance?

-          Non. 124€, s’il-vous-plaît.

-          C’est con, j’ai pas mon chéquier.

Quand on est sorties ma belle-mère et moi, il bruinait froid. Nous nous sommes séparées quelques mètres plus loin.

-          Vous avez conscience que je vous rembourserai jamais cette consultation ?

-          Une séance humiliante en mateur, moins de 150€… Je crois que même les putes prennent plus. T’es une affaire.

-          C’est ce que dit votre fils quand je mets son pénis dans ma bouche et qu’il éjacule comme un grand.

 

 

About these ads