hell-gas-station

Je pensais à la frustration tout à l’heure à la station-service. C’est une petite station Avia en bord de nationale, une microscopique boutique aux employés exclusivement obèses, l’endroit idéal pour bébare un plein de zoil, regonfler ses pneus ou acheter un litre de soda au prix de l’osciètre.

J’y suis souvent fourrée, essentiellement pour me fournir en feuilles et en boisson susmentionnée et le truc totalement ironique dans cette histoire, c’est que la seule et unique raison qui me pousse à fréquenter cette station-service, c’est quand même le fait de ne pas avoir mon permis de conduire. Si j’avais mon permis de conduire, je pourrais faire mes courses comme tout le monde mais non, parce que ça serait peut-être trop simple.

Bref, je pensais à la frustration subitement, en posant deux bouteilles de coca zéro sur le comptoir, quand d’un coup d’un seul un hystéro en passe-montagne a déboulé l’écume aux babines rapport au fait qu’il pouvait pas sortir sa caisse parce que y’avait une putain de berline qui bloquait la sienne.

Contexte:
Dans la boutique nous sommes 6; l’employé de la station affairé à facturer un couple de quarantenaires parisiens bloqués dans ce bled par une panne de moteur, derrière eux patiente un trentenaire robuste et placide qu’est juste venu récupérer sa 206, ensuite nous avons un chômeur longue durée, j’en veux pour preuve la 8/6 dans sa main et l’exemplaire de l’Équipe enroulé sous son bras gauche et pour finir, moi.

Moi, j’ai dormi que deux heures dix à cause de mes deux enfants qui ne savent JAMAIS par quel côté commencer quand ils ont une gastro, les enfants ne savent PAS faire de choix alors résultat quand ils sont malades, la nuit, ils t’explosent tout simplement à la gueule.

Moi, je viens juste de refiler mes enfants frais et dispos de s’être autant purgés la veille à ma belle-mère, je suis fatiguée et je porte un t-shirt Petit Poney. Tout ce que je veux, c’est dépenser une fortune pour des bulles sombres et putainement délicieuse.

Donc comme souvent, je suis pas d’humeur à chanter des comptines et c’est dans cette configuration que débarque le type très énervé.

Il a une sale gueule, hein, on va le dire sans ambages mais avant ça, il est nécessaire de souligner que ce jeune homme porte non seulement une cagoule mais semble surtout avoir BEAUCOUP de mal à gérer ses émotions. Il fait ainsi la queue environ un dixième de seconde avant de se mettre à sautiller et à apostropher l’employé:
 » Hey là l’gros là, bouge ta merde de caisse, je peux pas sortir. »

Le couple de quarantenaires parisiens se retourne brusquement avec des yeux gros comme des « OH MON DIEU UN NOIR DES CITÉS », les miens se tournent vers l’employé qui tremblait pavlovement à l’idée de se faire encore agresser un samedi après-midi. Il tremble vraiment comme une feuille, dis donc, ça se voit qu’il a l’habitude.

Pendant ce temps, le connard en cagoule profère des « nique ta mère la pute » à qui veut bien croiser son regard. L’employé commence à transpirer mais réalise heureusement qu’il n’est pas seul, il fait un rapide examen des clients et décide de miser ses couilles sur la présence du trentenaire placide et robuste qui n’a pas levé les yeux de son smartphone, pour la probable raison que ce dernier, comme qui dirait pudiquement « compatriote » du connard en cagoule, n’a pas l’air inquiet du tout. Le chômeur, quant à lui, a décidé qu’en fin de compte, l’Équipe et l’alcool, c’est carrément contre-productif et s’est barré sans mot dire.

Cette journée est extrêmement longue pour seulement 14h30.
Oui parce que toutes ces insultes et ces injonctions en même temps, ça a jeté un blanc, ça doit bien faire dix secondes que personne n’a parlé, muets d’angoisse ou de consternation, tout le monde se regarde.
Je me suis mise à mater le type en passe-montagne pendant que l’employé rassemblait tout son courage pour lui dire d’aller vous faire mettre s’il vous plaît il y a des clients avant vous et je suis seul au comptoir. Veuillez patienter. Le passe-montagne hurle « BOUGE TA VOITURE MAINTENANT » l’employé, qui se laisse pas démonter dit « NON », le passe-montagne hurle « SI TA RACE », l’employé dit « NON ».

L’homme s’est remis à insulter nos mères respectives et à y regarder de plus près, cette cagoule, cette frustration dans les yeux et dans la voix, je les avais déjà vus quelque part, chez mon fils de quatre ans et demi. Gesticuler comme ça, parler fort et « SI !», l’incompréhension dans les yeux de cet homme devant lequel l’employé ne flanche pas, c’était Grumeau à qui t’expliques qu’il peut pas aller à l’école en short.

L’employé suait désormais à grosses gouttes et menaçait d’appeler les kondés, la quarantenaire regardait son mari avec des yeux gros comme des M’ENFIN GABRIEL FAIS QUELQUE CHOSE et j’en ai profité pour prendre des feuilles. L’autre black placide tripatouillait toujours son Galaxy S.

Gabriel a fini par crier « Ça suffit, monsieur! C’est inacceptable » et sa femme de lui conseiller d’aller déplacer la voiture ; ce à quoi j’ai malgré moi objecté sur un ton qui se voulait être celui de la confidence « Tetetet’ faut qu’il apprenne à gérer sa frustration et à faire la queue, putain, c’est pas vrai, moi d’abord moi d’abord, ON DIRAIT UN MIOCHE ».
Là, j’ai pris conscience de deux choses: je parle trop fort et je parle trop fort.

Le gars me toise de la tête aux pieds en me demandant ce que je regarde et vas-y répète, sale pute. Je me suis dit que si il s’avérait aussi con qu’il y paraissait, j’étais à peu près certaine qu’il allait m’en foutre une pour faire bonne figure alors j’ai ouvert mon manteau pour lui montrer mon t-shirt Petit Poney et ma tête la plus mignonne possible. Je le regarde, il me regarde, je le regarde, il regarde l’employé et lui crie de sortir se battre.

À force de gueuler comme un putois en proférant des menaces de plus en plus scabreuses à l’encontre de son public, l’homme a convaincu l’employé d’appeler les flics, ce qui ne l’empêche pas de continuer sa grosse colère.

L’employé encaisse mes deux bouteilles de coca à 25 millions de dollars, je regarde le mec en passe-montagne, les quarantenaires le regardent, même le mec à la 206 a levé les yeux vers lui. D’un coup, je crois que tout le monde a un peu pitié, en tout cas, je crois parler au nom de tous les protagonistes pour dire qu’au moment où il a hurlé « STEUPLAY » et que les keufs sont arrivés, il faisait vraiment peine à voir.

Cruellement efficaces.

En rentrant chez moi, j’ai repensé à mon fils, qui a déjà volé un truc dans cette station-service, et d’un seul coup, je me suis sentie vachement crevée d’avance. Le boulot que c’est, d’élever des hommes.

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