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Comme j’espère secrètement que l’année 2013 sera l’année de tous les changements, je me suis dit que ça tuerait sans doute personne d’y mettre un peu du mien ;  je me suis dit que j’allais me mettre à faire des trucs que je n’avais pas faits en 2012.

Lire un livre, faire le ménage dans mes mails, mon téléphone et le cagibi, réunir tout le courrier que je n’ai pas ouvert et en faire une belle pile sur mon bureau, envisager de l’ouvrir et peut-être dans un second temps le lire lui aussi, accepter de recueillir la succession de mon grand-père, me préparer psychologiquement à aller voir le Trésor Public,  mes ovaires sous le bras,  pour leur dire coucou les gars  j’ai pas déclaré mes revenus depuis 2009, me faire poser un implant contraceptif et marcher pour marcher.

Je te parle ainsi de choses simples, je ne mentionne pas le calcul des indemnités de fin de contrat de ma tendre nourrice Claudine le Dédale qui – forte de ses trois années de service – va me faire incroyablement mal au cul sous quinze jours.

Bref, il fallait reprendre ma vie là où je l’avais laissée, va savoir pourquoi.

J’ai décidé de commencer par le plus important de la liste : marcher pour marcher.
Pour la première fois depuis trois semaines, la cendre avait disparu du ciel de l’Eure ; je suis sortie ventre à terre prendre le soleil, je serais sortie à poil si j’avais pu tellement la lumière m’avait manqué. Heureusement pour tout le monde, c’est toujours janvier à l’heure où je te parle.

Midi et quelques, je vais prendre un douiche et longer la Seine. C’est incroyable de vivre tout au bord d’un fleuve, j’aurais du mal à expliquer en quoi mais ça te hante tranquillement et très vite, il t’est lié comme une ancre. C’est con, dit comme ça et il parait que ça rend les gens neurasthéniques.
Je dis que j’ai pas attendu d’avoir la Seine en bas de chez moi.

On va voir si toutes ces conneries à propos de la contemplation de la nature m’aide à voir un peu plus clair. Je fais de grands pas sur les chemins de halage et y ramasse des bris de faïence. Malgré la tranquillité du coin et l’ambiance naturaliste, je peux pas m’empêcher de penser que j’aimerais bien avoir une vie sexuelle.

Et je pense encore à tous ces trucs qui tourbillonnent sous mon crâne comme un bain qui ne se vide pas, en semant des morceaux de poivron et de poulet sur mon passage, parce que manger en marchant c’est dur à faire proprement, surtout quand t’as un couple de cygnes qui te suit à la trace depuis 200 mètres.

Donc je vais arrêter deux secondes de bouffer comme une truie et de penser comme une conne, je vais m’asseoir sur le banc d’un ponton, regarder le fleuve, les canards, les mouettes, les cygnes, les oies sauvages, les pigeons, bref, tout ce qui flotte volontairement ou non  et profiter du spectacle dans une solitude accomplie.

Malgré la voix de Bertrand Cantat qui s’égosille en live sur 21st Century Schyzoid Man, je sens une présence en amont du banc. Si c’est encore ces deux foutus cygnes qui veulent racketter les restes de mon douiche, je leur jette des pierres. Ils sont beaucoup trop familiers, ces connards, j’ai plus peur d’eux qu’ils n’ont peur de moi.

En me retournant, j’aperçois que le couple de cygnes a laissé place à un couple de quinquagénaires qui se galochent sauvagement. Tellement avides de leur langue respective que ça en devient carrément crade.

Y’a deux-trois trucs que je ne supporte pas chez l’Homme : la lâcheté, la malveillance, Nikos Alliagas et l’esprit grégaire.

Il doit y avoir 26 pontons sur ses foutues berges, des centaines de cygnes et de saules pleureurs, pourquoi choisir celui où y’a déjà une connasse qui cherche à être peinarde ?

Pourquoi c’est sur moi que tombe cette paire de bas du front, qui non contents de pourrir mon spot, semblent investis d’une mission particulière,  me jeter leur amour salivant à la gueule.

Ils sont sales et leurs fringues sont déchirées par endroits, la femme porte des sandales au cuir rompu sur ses pieds nus. Ils s’apprêtent à descendre sur le ponton, bien le bonjour Madame, quand je me demande si les autres gens vivent des situations semblables à celles que je rencontre dès que je passe la porte de mon appart.

-          ‘Gade ça comme c’est beau, je te l’avais pas dit que ça valait le coup ?

-          Quel spectacle !

-          En plus, on est tranquilles.

-          Gade-le là l’canard.

-          On dirait qu’il est dessiné…

-          Quel spectacle, t’as vu ça ?

Ça dure plusieurs minutes durant lesquelles j’ai l’impression de souffrir d’un locked-up syndrome, je suis hypnotisée par eux et incapable de bouger. L’homme me demande s’il peut s’asseoir, j’ai probablement la bouche ouverte mais je ne réponds pas, je pousse mon dard pour leur laisser de la place. L’homme a les cheveux sales et le visage mangé de barbe où s’éparpillent quelques poils jaunes, ses doigts sont gourds et font paraître la cigarette qu’il tient de la taille d’une allumette.

-          T’as fait tes polycopiés pour le centre social ?

-          Oui, t’étais avec moi, je te rappelle…

-          Quand on voit ça, on n’a pas besoin d’aide. Pas vrai Madame ?

-          …

-          Gade un peu comme ils sont beaux.

-          Ça c’est vrai. On dirait qu’ils sont dessinés.

-          Tu l’as déjà dit.

-          Bah vous partez ?

-          …

-          Laisse-la donc, tu vois bien qu’elle parle pas français.

-          Au revoir !

J’articule péniblement un au revoir et je remonte sur la berge. Ils continuent de parler et de regarder l’eau glauque du fleuve pendant que je les prends en photo. Une preuve de l’existence de ces deux personnes parfaitement hors-temps et hors-monde.

-          Bah tu vois bien qu’elle parle français !

-          C’est vrai.

-          Tu me contredis toujours.

-          Comme c’est beau.

-          Alors, ma belle, ça valait pas le coup de marcher ?

 

 

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