Le pire c’est que ça n’était pas des paroles en l’air quand je vous disais qu’il fallait que j’arrête de fumer. Nan, je vais le faire. Je vais le faire. Non? Si, bordel, je vais le faire. Quand j’y pense, j’ai un peu la gerbe, un peu la trouille et pas du tout envie de me lancer là-dedans.
Quand je calcule, je me rends compte que j’ai passé la moitié de ma vie à fumer. Toujours dans l’optique de me faire mal, j’essaie de calculer combien d’argent j’ai dépensé ses treize dernières années et puis j’arrête parce que ça me fait l’effet d’un gouffre.

Je crois que la première cigarette que j’ai fumé, c’était avec mon voisin Pierre B. On partageait un mur et je me souviens avec un sourire accroché à la face de la façon dont nous grimpions sur les poiriers de ma mère (que nous défoncions au passage) pour atteindre le mur, le parcourir comme des gymnastes en mal d’aventure, pour finalement sauter dans le jardin de l’autre. Le genre de trucs que j’aurais vachement peur de faire maintenant. Je ne sais plus lequel de Pierre ou de moi avait dégotté la clope en question, j’avais sept ans, peut-être huit et ma soeur disait que « c’était pas bien ». Nous étions caché derrière un arbre dans un coin du jardin, j’avais passé la cigarette sous mon nez pour la sentir avant de l’allumer et ça m’avait fait un truc bizarre dans l’estomac. Comme quand tu tombes amoureux, j’veux dire, vraiment pareil. Et puis on l’a allumé, on a pas mal toussé et on s’est pissé dessus de rire. On était bien cons. On a recommencé plusieurs fois, je piquais les Rothmann internationale de mon père et on se donnait rendez-vous derrière l’arbre. A la fin, mon père a découvert nos activités fumatoires et s’est empressé d’aller terroriser Pierre B. ainsi ses parents. Faut dire aussi qu’on laissait les mégots là, dans la terre, fallait pas s’étonner de se faire choper. Je continuais de sentir les cigarettes pour que ça me fasse des trucs dans l’estomac mais j’ai arrêté un p’tit moment de les allumer.

Trois ans plus tard, c’était notre nourrice/femme de ménage qui m’a engrainé avec ses Royale menthol. Cette espèce de truie, Marceline F. de son ptit nom (sans déconner), me faisait allumer ses clopes quand elle avait les mains mouillées. Chose que je faisais bien volontier même si déjà à l’époque je trouvais ça dégueulasse, les menthols pas son attitude, j’avais pas assez de recul pour me rendre compte qu’elle faisait des trucs bizarres voire complètement irresponsables. Ma mère ne savait rien de tout ça, on la couvrait. Donc Marceline F. me crie depuis la cuisine de lui en allumer une. Quelques minutes plus tard, ne me voyant pas arriver, elle déboule dans le salon pour me trouver en train de vomir tout ce que je savais. Elle s’est foutue de ma gueule, m’a engueulée pour la forme, a nettoyé ma gerbe et a décrété que je devrais attendre mes quatorze ans pour fumer. Maintenant, j’me dis que j’aurais du carrément lui vomir dessus. Mais à l’époque j’étais hyper honteuse, parce que j’adorais Marceline F, c’était notre mère de jour avec laquelle nous faisions ma soeur et moi des régimes abracadabrantesques. Et je l’ai adoré longtemps, jusqu’à mes dix-huit ans, le soir où elle a essayé de me sauter.

Quand je vous dis que cette femme est une truie.

Je l’ai revue récemment, j’étais en train d’arroser mes plantes et j’ai entendu son rire de pute à dockers. J’me suis penchée au balcon et je l’ai vue à la terasse du bar en bas de chez moi, complètement bourrée un kir dans une main une Royal Menthol dans l’autre. Je suis restée plongée dans la contemplation de cette femme, perplexe, j’ai appelé ma soeur pour qu’elle vienne voir et sur son visage on pouvait lire comme un mélange d’horreur et de pitié. Y a des choses immuables. Je suis pas en train de dire que c’est à cause d’elle que je suis devenue une fumeuse invétérée, on peut dire que j’y ai mis beaucoup du mien. J’ai toujours adoré fumer, dans ma vie ya pas des moments-clé mais des clopes-clé, les fumeurs sauront de quoi je parle.
Donc il y a déjà les deux cigarettes dont je vous ai parlé mais ya aussi celle avec laquelle j’ai foutu le feu à mes cheveux parce que j’avais mis trop d’eau coiffante Timotei, celle après la première fois avec Christophe dans la maison vide et glaciale que ses parents avaient déserté, celle quand j’ai su que j’étais en cloque, celle après mon accouchement, celle quand j’ai su que j’avais eu mon exam’. Là, c’est décidé, j’arrête dimanche. Adieu Philip Morris, bonjour Miss-Chiante, je souhaite bien du courage à ma moitié. Si je ne poste d’ici la semaine prochaine, appelez les renforts. Ma p’tite pute m’aura sûrement flinguée.

Publicités