Lecteur,

A force de me gaver de sushis, faut pas s’étonner si je dors mal et si je fais des rêves bizarres qui me tourneboulent les méninges.
Laisse-moi te prendre par la main pour un petit voyage dans le futur.

Nous sommes en 2026, j’ai… ahem… 44 ans et Boy en a 47. Nous sommes toujours ensemble et nous nous aimons plus que jamais. Tout va bien, la vaisselle vole toujours à travers les pièces lorsqu’il s’agit de choisir qui de nous deux aura droit de vie ou de mort sur la télécommande. Nous avons même eu un troisième enfant malheureusement hermaphrodite que nous avons prénommé Bethsabée.

Je plaisante.

En 2026, je suis morte d’une bête rupture d’anévrisme, l’ironie de l’histoire tenant au fait que ça n’est pas mon bon vieux cancer du poumon qui a eu raison de moi.
J’ai été incinérée au crématorium du Père Lachaise et ma famille se bat à présent pour décider d’où vider le cendrier.

Je n’ai rien fait de mémorable dans ma vie, qui fut somme toute assez guillerette, pas de grandes victoires, vierge de succès . Boy est inconsolable, lui qui s’était enfin décidé à sauter sa secrétaire la semaine suivante, il est vexé que même dans la mort, j’arrive encore à changer ses plans. Boy s’en veut de m’avoir laissée devant une vieille redif’ de Dawson’s Creek pour me retrouver six heures plus tard, entamée du pied par Brutus, notre morfale Mâtin de Naples. Boy se dit qu’il m’aimait vraiment beaucoup et que l’un dans l’autre, on était vraiment un couple solide… 23 ans de vie commune. Dans sa tête défilent notre rencontre, nos voyages en camion, le minuscule studio parisien que l’on habitait à l’aube de notre histoire, la naissance de Grumeau, la naissance de Grumote, notre mariage, notre divorce et notre re-mariage. Boy chiale comme un veau.

Moi, décédée, je vois tout ce qui se passe et dans la mort, t’as le droit de choisir la personne qui t’accompagne pour te montrer comment ça fonctionne tout ce bordel d‘au-delà. J’ai choisi, ô surprise, mon papa. Mon père se fait chier en ma compagnie, il le cache difficilement mais c’est comme ça, j’ai choisi qu’il m’accompagne.

Il fait des commentaires désobligeants sur ma fille et ses talons aiguilles. Ma fille est une beauté, c’est bien simple, et mon père ne l’entend pas de cette oreille et commence à m’entretenir des souffrances que je lui ai occasionné lorsque j’avais moi-même découvert le potentiel de la féminité.
– C’est vrai quoi, t’étais une vraie chaudière! Tous mes potes se foutaient de ma gueule ! Si j’étais pas mort, j’t’aurais passé la bouche au savon noir c’est moi qui te le dit… Faites des gosses, tiens.
– Je ne te permets pas, tout ceci ne serait jamais arrivé si t’étais resté en vie, j’aurais pas eu à chercher de l’affection dans les bras de tous les connards en Fiat Panda qui me passaient sous le nez, bordel!
– Tu peux parler, ton ainé est à peine majeur et permets-moi de te signaler qu‘on est mort au même âge, sale fille!
– J’ai au moins le mérite de les avoir fait beaucoup plus jeune que toi, mes mômes. »

Pendant ce temps, j’aperçois Grumeau qui se faufile entre les tombes dans la sombre intention de se rouler un joint peinard. Ma fille dragouille un des gardiens du Père Lachaise, elle a dans l’idée d’y organiser un rassemblement commémoratif pour fêter l’anniversaire de la mort de Lââm. Ma fille a une passion pour les chanteurs foireux. Je sais bien que Grumeau fume et boit, c’est moi qui l’ai fait quand même mais mon père s’insurge:
– Et cuilà, là, qu’est-ce qu’il nous fait?
– Il fume un joint à la mémoire de sa mère.
– Belle connerie que tu as faite encore. Tu pensais à quoi quand tu as décidé que le meilleur moyen de l’empêcher de fumer c’était de l’obliger à tirer des bangs?
– J’avoue, mea culpa, c’était une erreur. Je pensais le dégoûter, j’croyais pas qu’il allait finir par aimer ça…
– Tu savais toi, qu’il était homosexuel, Grumeau?
– Non. Remarque petit, il avait une passion pour les cheveux et pour le parfum, ça m’étonne qu’à moitié. Il a quelqu’un dans sa vie?
– Tu veux vraiment le savoir?
– Oui.
– Oui, il a quelqu’un. Son prof de Lettres.
– Sans déconner?
– Parole.
– Putain, l’enfoiré. Il m’inspirait pas confiance ce type, « faut que votre fils lise Le Portrait de Dorian Grey » mon cul, oui!
– Je crois bien qu’ils s’aiment.
– Je crois bien que son père va pas être tout à fait d’accord. Au fait, tu ne m’as pas dit ce que tu pensais de ton gendre…
– Je l’adore, c’est un bon bougre. Tu vas beaucoup lui manquer, et puis après il refera sa vie.
– COMMENT???
– Bah oui, qu’est-ce que tu crois, il n’a que 47 ans, y’a que nous pour faire la connerie de mourir à cet âge.
– Je suis outrée.
– Et tu veux que je te dise, il trouvera que c’est un meilleur coup que toi, et moins chiante par-dessus le marché !
– C’est dégueulasse, je l’aiiiime moi. Il va souiller ma mémoire.
– Et elle dormira dans TES draps.
– Je crois que je vais mourir de rage.
– T’es déjà morte, andouille.
– C’est pas possible faut revenir en arrière, là. Stop terminus, tout le monde descend.
– Tu veux vraiment revenir en arrière?
– Ouais, OUAIS !
– T’as de la chance, ce n’était qu’un rêve mais tu veux savoir une chose?
– Quoi?
– Bah ça risque bien d’arriver tout ça.
– Et comment je fais pour pas que ça arrive, hein?
– «  ET qu’est-ce que je fais pour pas que ça arrive??? »
ARRETE DE FUMER BORDEL DE MERDE !!!!

C’est décidé, je ne me gaverai plus de sushis le soir…

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