Tu vas me dire que j’ai encore le temps d’y penser mais je n’arrive pas à trouver un prénom pour ma fille. J’ai conscience de la dimension dramatique de ma petite existence. Faut dire aussi que ma p’tite pute ne me facilite pas la tâche en rejetant en bloc la moindre de mes propositions, si jolies soient-elles.
M’est avis que le choix d’un prénom est un truc carrément décisif, pour ne pas dire crucial. En effet, attend-t-on la même chose d’une Laura et d’une Cindy?
Un prénom, ça te calibre. D’où la difficulté que je rencontre actuellement, difficulté que je n’ai par exemple pas complètement rencontré pour Grumeau. Dans ma tête, mon choix était arrêté, il s’appellerait Solal. C’était bien sûr sans compter sur ma p’tite pute qui, en plus de  trouver ce blase beaucoup trop juivé (il refuse tout bonnement de reconnaître que son rejeton est un peu sémite, pour lui ça compte pas) a eu un genre de révélation un jour en attendant un train à Saint-Lazare.
Ce prénom, il l’avait secrètement choisi depuis genre bien avant que je lui fasse le coup du camion en si bémol et ma p’tite pute est comme qui dirait au moins aussi têtu que je le suis. Chacun donc bataillait pour son blase, à qui de Lazare, à qui de Solal.
C’est pas que j’avais quoi que soit contre ce prénom, Lazare, même qu’au début j’ai trouvé cette idée brillante. Mais au fil du temps, je le sentais beaucoup moins. J’ai quand même fini par accepter contre une bague avec des vrais diamants dessus et l’assurance qu’il porterait mon nom avant le sien. Résultat, ça donne un blase dont la longueur n’a d’égal que la parfaite désuètude. Imaginez un nouveau né de 1840g qui s’appelle Lazare Masmiah–Linandie… Je me rassure comme je peux en me rappelant qu’il ne restera pas enfant toute sa vie et que ça risque de finir par lui aller, aux alentours de 2068.
Pour l’instant, on ne peut pas dire que ce prénom lui aille comme un gant. Il a présentement une tête à s’appeler Simon ou Geoffrey mais pas Lazare, nan.
On verra bien.
Pour ma fille, il est bien évident que le choix me revient et que je n’écouterai plus jamais mon compagnon dans ce domaine. En vrac, voilà ce qu’il me propose, cet espèce de taré: Babette, Barbara, Louba… Ahem… comment dire… hors de putain de question.
Alors je le tanne quand même pour connaître son avis sur mes choix potentiels:

« – Luce?
– Tu suces?
– Isaure?
– Dinosaure…
– Violette ?
– Tu rigoles?
– Ok j’avoue, euh… Liv
– Quoi ça?
– Liv, comme genre Liv Ullman
– Tu veux vraiment en faire une connasse qui se la pète, hein?
– Bon, Scarlett…
– C’est bien ce que je dis!
– Tu fais chier, t’aimes rien.
– C’est toi qui dit que de la merde…
– Quand on s’appelle Christophe, c’est simple, on ne la ramène pas.
– Charité bien ordonnée, c’est pas moi qui porte le même prénom qu’un film de John Biroute.
– Faut qu’on résilie l’abandonnement de la chaîne porno …
– C’est ça… rêve.
– Bon alors… putain mais j’adore Luce ! Luce, c’est mignon! Luce, c’est doux. Ecoute: Lazare et Luce, mais ça va parfaitement bien ensemble !
– Comme tu veux, Chu, simplement, quand elle viendra se plaindre auprès de nous que tous ses petits camarades lui demande le tarif des pompiers, ce sera à toi de lui expliquer ton choix. Moi ça me fait penser à une vieille pute qui fait des passes sur les docks, je pense Emile Zola et l’assomoir…
– Garance…?
– GARANCE, non mais ça va pas bien !
– De toutes façons, je m’en bats les steaks, c’est moi qui décide…
– Si tu l’appelles Luce, je te préviens, je ne l’aimerais pas. »

Voilà un peu le genre d’échange que l’on peut entretenir le soir devant un poulet rôti…
Tout ça pour dire que je suis bien dans l’embarras.
Si j’avais une Violette, je m’attendrais à ce qu’elle soit prétentieuse et qu’elle entre à Boule, avant de changer pour Olivier de Serre, pour de toute façon finir attachée de presse névrotique.
Une Scarlett changerait de nom et finirait dans un cirque à Vegas.
Une Isaure deviendrait témoin de Jéhova…
Rien ne me tente vraiment…

Mais une Luce, elle serait quoi?

Le premier qui dit pute sort.

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