Lecteur,

Les cauchemars, c’est comme l’anorexie d’avant les vacances: c’est utile mais t’as pas envie que ça s’installe toute l’année.
Tout comme la jeune nymphette qui vomit tous ses repas pendant un mois pour pouvoir se délester des kilos imaginaires qu’elle a engrangé l’hiver durant et pour balader sans rougir son bikini Miss Sixty sur les plages de Palavas-les-Flots, la personne sujette au cauchemar se réveille souvent avec quelques embryons de névrose en moins.
Et tout comme la jeune nymphette ne veut pas voir sa mini-anorexie poser ses bagages dans sa caboche et devenir par là même une putain de réalité (elle voulait seulement un régime efficace), la personne qui cauchemarde ne souhaite pas particulièrement voir ses terreurs nocturnes se réaliser.
Je suis sûre qu’au moins l’un d’entre vous rêve très souvent qu’il se retrouve nu face à une foule, moi j’appelle ça du cauchemar de pucelle, soit dit en passant. Imagine-toi te retrouver vraiment à poil face à une vraie foule. Déplaisant, isn’t it?
Fût-ce ma passion débordante pour la Petite Maison dans la Prairie, très jeune, j’ai commencé à rêver que je devenais aveugle. Et pas aveugle genre on voit tout noir, non, genre on voit tout blanc. Au fil des ans et des répétitions du-dit cauchemar, j’ai commencé à développer une bonne petite phobie des familles et laisse-moi te dire que je préfère rester bloquée dans une rame de métro bondée pendant 24 h que de revivre ce que j’ai vécu hier.
La journée débutait normalement: roulé-boulé-hissé pour me sortir du pieu, douche en prenant garde de pas me vautrer comme une connasse, réveil du Monstre-Grumeau-Aux-123-Erythèmes, gavage biberonique du Monstre sus cité et tractage en poussette jusque chez Claudine le Dédale, diurne gardienne de Grumeau.
J’étais donc tranquillement rentrée chez moi et jouais à « La fille qui murmurait à l’oreille des directeurs de poney club » autrement dit je tapais dans les écuries et ça marchait plutôt bien, t’imagine pas comme ces gens-là sont plus détendus, par exemple, que les artisans.
Alors que j’entretenais un certain M Boufette du prix des chamoisines en lot de 352 pièces, j’ai eu comme des éblouissements forts désagréables sans pour autant me souvenir avoir consommé de LSD.
«  – Alors euh… oui, tout-à-fait, M Boufette, le prix unitaire hors-taxe de la chamoisine est bien de 12.69€.
– Euh… c’est très cher.
– Effectivement, mais sachez que nos prix sont justifiés par l’organisation que nécessitent nos CAT. Toutefois, même si je ne peux rien faire sur les prix et consciente de la conjoncture actuelle (ça c’est le groupe nominal que j’entends le plus par jour) je veux bien prendre de sur moi de réduire le conditionnement, afin d’obtenir malgré tout un soutien à la hauteur de vos moyens. »
A ce stade, je voyais déjà plus de l’œil droit et le gauche était salement atteint. Quelques menues minutes plus tard, j’ai à regrets abrégé la conversation téléphonique avant même d’avoir pu faire la vente, pour la simple et bonne raison que je ne voyais plus qu’un épais brouillard blanc. J’ai raccroché après avoir hurlé un truc du genre « J’vois plus rien, putain j’vois plus rien! Au secours ! »
Connaissant mon téléphone-fax mieux que moi-même j’ai pu sans mal passer un coup de fil hystérique à Pute:
« – Qu’est-ce qui s’passe? T’as des contractions? T’as perdu le bouchon muqueux? T’as mal aux seins? Dis-moi, s’il te plait, abrège le suspense insoutenable d’un homme fou d’amour pour toi et qui n’attends de la vie que les coups de fils passionnants que tu lui passes sans arrêt. Non! Ne crois pas que je me moque, mon but dans la vie, c’est d’écouter tes jérémiades ! ALORS QUOI, BORDEL, QUOIII?
– Pute, j’vois plus rien.
– Mets tes lunettes.
– Mais non, con de toi! J’te dis que je vois plus rien ! J’vois tout blanc !
– Sérieux?
– Ouais. J‘fais quoi, putain, j‘fais quoi???»
Là je dois interrompre la retransmission pour vous faire part d’un des travers de Pute: Pute pense que tout ce qui sort de la bouche de Pute est parole d’évangile, que ça soit un aphorisme douteux ou un diagnostique branlant. Et il se sent évidemment obligé d’en faire profiter la Terre entière. Tu verras, c’est de famille.
«  – Tu fais du diabète, c’est pour ça.
– Hein?
– Bah ouais, j’vois que ça
– Merci, Dr House. La prochaine étape c’est quoi? On m’ampute une jambe et je te dicte mes romans? Je fais pas de diabète, on ne perd pas la vue en dix minutes avec un diabète, bordel !
– Mais si, c’est ça, j’te dis.
– Pfff, t’es nase, j’appelle ta mère.
– J‘te préviens, t‘as intérêt à ce que ça soit passager, t‘es déjà trop handicapée pour moi.»
J’ai du aller à tâtons dans le salon, non sans me vautrer un tibia dans le coin de ma table basse, afin de récupérer mon portable.
«  – Tu fais une crise d’hypoglycémie, cocotte.
– Mais qu’est-ce que vous avez dans cette famille à vous prendre pour des pontes de la médecine ???
– Ecoute ta belle-mère, j’te dis que c’est de l’hypoglycémie. Bouge pas j’arrive »
Elle est arrivée armée d’un accu check alors que je recouvrais la vision de mon œil gauche.
Bien sûr je ne faisais pas d’hypoglycémie.
Bien sûr elle m’a emmené dare-dare chez le toubib et lui a hurlé: « j’vous en prie, sauvez au moins l’enfant » alors que ce dernier nous accueillait au cabinet.
Après m’avoir oscultée deux secondes et demi, il tombe le verdict:
« – Vous souffrez de migraines ophtalmiques. C’est pas grave mais ya pas grand-chose à faire.
– Je sais pas si ça a un rapport mais elle s’est fait épilé les sourcils ya deux s’maines (ça, c’était belle-maman)
– Si, probablement, vous avez raison.
– C’est du à quoi?
– Le stress, votre grossesse, la fatigue, ce genre de conneries… (oui, mon médecin parle comme ça, c’est d’ailleurs pour ça que je l’ai choisi )
– Ah.
– Vous avez des maux de tête?
– Non.
– Vous êtes sûre?
– Euh, oh tiens, si, j’m’en rendais pas compte…
– J’en étais sûr, les femmes enceintes sont tellement obnubilées par leur gros b ide, qu’elles se rendent même plus compte qu’elles peuvent avoir mal dans une région qui ne met pas en cause un début de travail.
– Et ça va s’arrêter quand?
– D’ici quelques heures, mais je dois vous prévenir que ça risque de revenir.
– Merde.
– Comme vous dites, je vais vous prescrire du paracétamol ».

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