Tu sais quoi, lecteur?
On dit que l’accouchement est l’un des plus beaux jours de la vie d’une femme.
Laisse-moi te dire que « on » dit beaucoup de conneries.
J’ai eu la faiblesse d’y croire, je me suis dit qu’avec un premier accouchement aussi merdique, le deuxième ne pourrait être qu‘une partie de plaisir.
Foutre non. PLUS JAMAIS DE MA VIE JE BAISE, MOI.
Je te raconte?
De toutes façons t’as pas le choix.

Alors tu as remarqué que cela faisait trois semaines que je n’avais rien posté, que j’avais cessé de me fendre d’un commentaire sur les blogs que j’aime, que je ne répondais ni aux emails, ni au téléphone. Je pourrais te dire que tu m’as manqué mais je n’aime pas te mentir.
Je n’ai pas pensé à toi, je n’étais qu’une pauvre chose autocentrée qui n’en avait plus strictement rien à foutre de quoi que soit à part cette seule et unique chose: quand j’allais accoucher. Quand allais-je enfin être débarrassée du contenu de mon utérus. Un supplice, je te dis. 40 putain de semaines.
Si j’avais su ce qui m’attendait, ma hâte aurait eu une toute autre saveur.

Ça a vraiment commencé le 22 décembre.
4h30: je me lève avec une espèce de gêne dans la région du ventre… qui a tendance à revenir, de plus en plus vite et de plus en plus fort. Je réveille Pute pour lui dire que c’est pas la peine d’aller bosser. Crois-tu qu’il m’aurait écouté? Non. Pute, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, qu‘il verglace: il va bosser. C’est dingue cette passion pour l’élagage…
Bon, en même temps, il a eu raison parce que ce petit manège a duré toute la journée et une bonne partie de la soirée, sans vraiment se mettre sérieusement en route.
Vers 21h30, j’appelle la maternité où la sage-femme me dit: « Z’êtes gentille mais vous venez tout de suite ! On ne déconne pas avec un utérus cicatriciel »
Un utérus cicatriciel, gens de la Plèbe, c’est un utérus qui a déjà subi une césarienne.
Là c’était primordial pour moi d’accoucher de façon naturelle, un truc qui a à voir avec la volonté de mettre au monde son chiard, d’être active et ce genre de conneries. J’avais tout fait pour vêler comme une grande, j’avais même pris de l ‘homéopathie. Pour être honnête, ma césarienne m’avait laissée aussi dépressive qu’Elie Semoun. Donc, j’avais pas trop envie de retenter le coup.

Je fais ce qu’on me dit et nous voilà partis, Pute et moi. Pute qui, ces derniers jours, ne me posait plus qu’une seule et unique question: « T’as peur, hein? »
Donc en voiture:
P: T’as peur, hein?
VF: Mais non, bordel, j’ai pas peur j’te dis
P: Bah tu devrais…
VF: Je t’emmerde.
P:  Pour qui sont ses épisio qui sifflent sur nos têtes…
VF: Arrête, putain!
P: T’imagines si tu fais partie des femmes sur qui la péridurale n’a pas d’effet???
VF: Une rachianesthésie a fait effet alors je ne vois pas pourquoi ça foirerait.

On arrive à la maternité pour un contrôle: on m’allonge, on me pose les capteurs du monitoring pour apprécier la méchanceté des contractions et on me laisse là, en tête à tête avec Pute qui commence à fouiller le contenu d’un chariot à la recherche d’un spéculum pour ce qu’il appelle: une prochaine expérience à caractère scientifico-sexuel.
C’est à peu près au moment où il brandit fièrement sa trouvaille que j’ai choisi de tomber dans les pommes quelques secondes. J’ai juste eu le temps de lui dire d’aller chercher de l’aide.
Quand je me suis réveillée, j’étais sur le côté et mes contractions avaient pris une très vilaine tournure. La sage-femme repart après avoir constaté un 9 de tension et revient deux minutes plus tard avec deux autres gonzesses. En quelques instants, elles m’avaient désapé, enlevé tous mes bijoux, perfusé et rasé la moitié du pubis. T’imagine même pas le ridicule de la coupe.
« – Bon, on va vous faire une césarienne, le rythme cardiaque de votre fille chute, elle est en souffrance.
– Non. Pas de césarienne, merci. J’ai commandé une déchirure du périnée et une incontinence à vie, comme tout le monde. »
Heureusement pour moi, le rythme de ma fille remontait et elles ont accepté de « se laisser du temps ». Trop aimable.
Après un examen fort désagréable dont je vous épargnerais les détails, vous disant juste qu’il impliquait un coton tige de taille extraordinaire, la sage-femme me dit:
« – Depuis quand avez-vous perdu les eaux?
– J’ai pas perdu les eaux.
– D’après ce test, si. Vous n’avez rien senti?
– Non, pas que je sache.
– Alors il doit s’agir d’une fissure. Le problème, c’est qu’on doit vous garder, rapport au risque infectieux.
– Traitez-moi de sale tant que vous y êtes, connasse. Déjà, vous avez perdu une sacré partie de votre capital sympathie avec votre césarienne à la con mais là, j’ai envie de vous gifler.
– J’m’en fous complètement, on vous garde, on vous déclenche demain. »

23 décembre 2009: 10h00: intérieur jour: salle de naissance.

Une fermière cette sage-femme-là. Blonde, porcine et des sapins de Noël en boucles d’oreilles. Pute a levé les yeux de sa DS le temps de se foutre ouvertement de sa gueule avant de replonger dans Phantoma Hourglass.

«  Bon, ma p’tite dame, on va FAIRE TOUT CE QUI EST EN NOTRE POUVOIR pour que vous vêliez correct mais sachez qu’on a pas toute la journée. On va « se laisser du temps » mais pas trop quand même.
– C’est-à-dire?
– Je ne peux pas vous dire précisément mais il faut que votre fille naisse aujourd’hui.
– Oui ok mais ça ne me dit rien ça.
– Je ne peux pas vous en dire plus, vous êtes à un doigt (dilatation), aucun progrès depuis cette nuit (pas plus de dilatation), je ne peux pas vous promettre qu’on échappera à la césarienne.
– Je vous ai dit que c’était NON, bordel.
– Vous voulez qu’elle meure vot’gosse?
– Non.
– Alors fermez vot’gueule et laissez-moi faire. »
Un anesthésiste ne tarde pas à faire son entrée, à gicler Pute et à me bégayer de ne pas bouger durant la pose de la péridurale. La fermière pèse de tous ses 128 kg sur mes épaules pour me maîtriser. L’anesthésiste pique et ajoute une pompe à morphine. Pute revient.
« – Sur une échelle de un à dix, à combien estimeriez-vous votre douleur?
– 2. (je fais ma maline)
– Très bien, on va achever de vous percez la poche des eaux. Je vais vous embêter un peu. »
J’ai jamais autant eu l’impression d’être une charolaise. Pute devient blanc et manque de gerber. La fermière est contente: « j’vous ai bien vidée, là ».

On attend, les contractions reviennent toutes les 4 minutes. Problème: la péridurale ne fait pas effet et personne ne me croit. Pute a sa tête de je vais tout péter si vous continuez à faire souffrir ma gonzesse. Pute fait peur, Dieu bénisse Pute.
« – Sur une échelle de 1 à 10, à combien estimeriez…
– 44, salope! Faites quelque chose bordel !
– Euh… oui, euh on va rappeler l’anesthésiste. »
Retour de l’anesthésiste qui repique, il est un truc comme 16h00. La fermière est de plus en plus nerveuse:
«  – On a plus l’temps, là. Votre bébé fait de la bradycardie.
– Sur une échelle de 1 à 10 minutes, combien de temps avant que je ne vous en colle une?
– Si ça ne se calme pas dans les prochaines 30 minutes c’est césarienne, je vous préviens.
– C’est censé faire effet quand, sinon, cette péridurale?
– Quoi vous avez encore mal???
– Oui, plutôt, ça se voit pas?
– Et merde, bon, je rappelle l’anesthésiste.
Retour de l’anesthésiste qui repique, qui s’excuse et qui bégaie que là, ça devrait faire effet. Les contractions reviennent toutes les 3 minutes, comme la Fermière qui vient m’assener:
«  – Je suis vraiment désolée, je dois appeler le médecin. Le cœur de votre fille ralentit après chaque contraction et son rythme de base n’est pas bon. »
Quelques instants plus tard durant lesquelles Pute me regarde avec toute la compassion du monde: l’équipe chirurgicale investi la salle de naissance.
Imaginez-vous à poil sur un lit, une espèce de bouée en caoutchouc sous vos fesses striées de vergetures, à moitié à l’agonie. Imaginez que vous êtes en travail depuis environ 37 heures, que vous n’avez plus d’espoir et que vous voyez six personnes se pencher sur vous pour vous dire « Ma p’tite dame, on vous emmène au bloc ». Imaginez qu’ils restent penchés sur vous, à vous scruter, attendant une réponse que vous ne savez donner.
« – Bah, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise bande d’enculés ??? Allez-y, cons de bâtards de vot’race !!!
– Par contre, votre mari ne peut pas être présent… encore une fois je suis navré.
– Mon mari sera présent ou mon mari vous fait bouffer vos amygdales, docteur, c’est pigé?
– Bon emmenez-le. Vous, faudrait penser à me parler meilleur, je vous rappelle qu’il ne tient qu’à moi de vous charcuter le bide, ok?
– C’est déjà les tranchées de 14/18 sur mon ventre, vous ne me faites pas peur, con de chirurgien !
– Arrêtez de m’insulter bordel! Si vous êtes sage, je vous arrangerais cette espèce d’horreur mais si vous me chiez dans les bottes, j’empire tellement que plus jamais vot’cul voit une plage, ok???
– …
– Bon, emmenez-la elle aussi, elle m’épuise.

Durant un temps infiniment long durant lequel je pleure toute les larmes de mon corps, on me prépare et je revis toute la naissance de mon fils, en pire.

«  – Comment elle va s’appeler vot’puce?
– Fauve.
– Hein?
– FAUVE !!!
– C’est une blague?
– J’ai l’air d’avoir le sens de l’humour? »

J’attend Pute.
Pute arrive et je vois que ce grand costaud a pleuré. Après je ne me souviens pas vraiment ce qu’il s’est passé, je me souviens juste qu’on m’a montré une petite tortue brune et incroyablement chevelue par-dessus le champ opératoire.
Pute part avec sa fille et revient me faire de grands gestes avec les pouces levés par la fenêtre de la salle d’opération. Les sages-femmes ouvrent la fenêtre pour qu’il puisse s’exprimer convenablement.

« P : – Elle est belle, oh putain, elle belle!
SF: Tout va très bien, madame ! Elle est en parfaite santé !
P : – Elle est belle, oh putain, elle belle!
VF: – Bah viens me la montrer, t’attends quoi?
P : – Je t’aime
VF:  – Moi aussi, Pute. »

Enfin on me la montre, dans les bras de son père. J’en crois pas mes yeux. C’est pas un bébé c’est Tortue Géniale. J’ai très envie de lui donner une feuille de salade, là, tout de suite. Une grosse larme de Pute vient s’écraser sur ses cheveux. Tout va bien.

Tout va bien.

23 décembre 2009, 17h58.

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