Que les choses soient claires, les féministes me cassent les couilles.

J’ai rencontré E. hier soir. Avant que l’on se quitte, je ne sais plus comment, elle a mentionné Virginie Despentes. King Kong Théorie. Ce bouquin, qui m’a été offert par quelqu’un que j’aime, se trouvait là, pages écartées dans un casier de ma bibliothèque, à portée de main. E. le feuillette et dit il faut que tu lises ce qu’elle a écrit sur le viol, elle cherche la page, la trouve et lit: « Impossible de violer cette femme pleine de vices. » . J’avais commencé de lire ce texte mais je m’étais très vite arrêtée. J’avais fait une lecture enthousiaste de « Tu m’encules ou je t’encule? » et la suite m’avait fait froid dans le dos. Comme quelque chose qui avait résisté. E. dit que Virginie Despentes y parle de Camille Paglia. Et comment Camille Paglia pense le viol comme un risque à prendre.
C’est odieux dit comme ça. Je dis à E. que là, tout de suite, j’ai l’impression que cette lecture va me faire gerber mais que je le lirai et que je lui dirai ce que j’en aurais pensé.
C’est ce que j’ai fait et j’en ai pas fermé l’œil.

Vous avez lu « Impossible de violer cette femme pleine de vices. »?

Virginie Despentes commence par revenir sur son expérience du viol, côté celle qui tient pas le fusil. Je ne tiens pas à dire victime. Champ lexical du viol, ma peau de chagrin.
Les violeurs du dimanche, ceux qui ne sont ni vraiment dangereux, ni vraiment reconnus « détraqués » , celui qui est bien banal, celui qui est juste un gros connard de base et celui qui trouve ça normal, pensent que si la violée ne s’est pas défendue, si elle n’a pas payé de sa vie le fait de montrer à quel point elle n’est pas d’accord avec ce qu‘on lui a fait, si elle en est sortie vivante, la garce, elle n’était pas complètement contre. La preuve, elle s’est à peine défendue.
« Ma survie, en  elle-même, est une preuve qui parle contre moi. Le fait d’être plus terrorisée à l’idée d’être tuée que traumatisée par les coups de reins de trois connards, apparaissait comme une chose monstrueuse: je n’en avais jamais entendu parler, nulle part. »
Parce que c’est ça. Nous ne sommes pas coupables. Regarde, elle respire toujours. Nous ne sommes pas des monstres, elle n’est pas morte, elle va s’en remettre, elle assumait pas mais au fond, elle était d’accord. Regarde, elle est toujours vivante. Nous ne sommes pas des monstres. Elle est toujours là. Elle respire toujours.
Il n’y a pas de victime sans coupable.
Y’a comme un gros paradoxe.
Celles qui se sont fait violer doivent pourtant tenir le deuil du trauma et le porter aux yeux. Comment comprendre qu’une fille qui s’est pris des bites dont elle ne voulait pas puisse continuer de vivre normalement, comment peut-elle ne pas être blessée, si profondément que ça en devient visible? Comment peut-elle continuer de baiser à s’en péter le crâne? Et je ne parle pas de celles qui se sentent si minables qu’elles ne pensent être bonnes qu’à ça. Je pense à celles qui refusent de laisser un viol gâcher leur amour du sexe. Celles pour qui « C’est la vie encore ».

Quelles places ont-elles? Quels choix ont-elles?
La société dramatise le viol. C’est un crime. Oui, c’est un crime. Ça rend malades de rage, d’angoisse et de chagrin ceux qui partagent nos vies. Oui. C’est un vol qui ne pourra JAMAIS être restitué. Oui. On ne sera plus JAMAIS comme avant. Non effectivement. La reconnaissance du viol par la justice ne fait que conforter ces femmes dans un statut de victime, l’aide s’arrête là.
En quoi de telles affirmations aident-elles les femmes violées?
En rien. Tu as le choix entre culpabiliser à mort d’être en vie et de porter ce chagrin qui comme un virus, se transmet à ceux qui t’aiment ou tu as le choix de te taire, de fermer ta gueule. De toutes façons, tu n’es pas toujours sûre qu’il s’agissait bien d’un viol parce que oui, tu respires toujours.
La société nous les présente comme des femmes ravagées, affaiblies et déchirées. Des handicapées de la vie, comme un fou, on a en a tous une dans notre entourage. Et on la met dans une boîte à part des autres. Une boîte dont elle ne sortira pas, le souvenir que l’on gardera sans doute de cette fille sera « celle qui a subi un viol ».
Exactement comme si le viol ne leur permettait plus d’être autre chose que des « celle qui s’est fait violer ».  C’est ça. Il n’est pas concevable de les voir se relever si vite. Ça paraît louche, même, de les voir rigoler, sortir, danser.

« Je ne suis pas furieuse contre moi de ne pas avoir osé en tuer un. Je suis furieuse contre une société qui m’a éduquée sans jamais m’apprendre à blesser un homme s’il m’ écarte les cuisses de force, alors que cette même société m’a inculquée l’idée que c’était un crime dont je ne devais pas me remettre. »

J’en reviens à Virginie Despentes et à Camille Paglia et au « risque à prendre. »
Quand ces mots sont sortis de la bouche de E., j’ai senti la nausée monter. Première réaction et puis j’ai lu:

« Paglia nous permettait de nous imaginer en guerrières, non plus responsables personnellement de ce qu’elles avaient bien cherché, mais victimes ordinaires de ce qu’il faut s’attendre à endurer si on est femme et qu’on veut s’aventurer à l’extérieur. Elle était la première à sortir le viol du cauchemar absolu, du non-dit, de ce qui ne doit surtout jamais arriver. Elle en faisait une circonstance politique, quelque chose qu’on devait apprendre à encaisser. Paglia changeait tout : il ne s’agissait plus de nier, ni de succomber, il s’agissait de faire avec.” »

Là c’est mon âme qui a vomi.
Mais.
Le viol est un crime en France depuis 1980. Qu’est-ce qu’on propose aux femmes agressées? Une petite tape dans le dos? Un procès, quand on ne remet pas en cause leur parole? Le statut reconnu de putain de victime?
Notre condition actuelle n’est-elle pas pire? C’est la question que je me pose, honnêtement.

Le risque à prendre.

Oui, les femmes sont susceptibles de se faire agresser dès lors qu’elles naissent. Oui, on doit faire avec. Aucune loi n’y changera rien.
On apprend pas aux femmes à se sentir en sécurité avec elles-mêmes. On nous apprend que notre sécurité physique dépend de la présence d’un homme à nos côtés, celui-là même qui peut agresser. C’est un monde de fous.

J’ai pensé à mon expérience, aussi banale que des milliers d’autres, dont je ne souhaite pas étaler les détails. J’ai eu peur de mourir. Je n’ai pas eu peur de ce qu’on me faisait. J’ai laissé faire. Je ne me suis pas défendue, ça ne m’est même pas venu à l’esprit. Encore aujourd’hui je me demande s’il s’agissait vraiment d’un viol. Je n’ai jamais porté plainte. Ça a rendu mon compagnon de l’époque fou de chagrin. En parler n’a servi à rien attendu que je n’étais même pas certaine que ma douleur était justifiée. J’ai éprouvé de la rage contre moi-même. Je n’ai jamais éprouvé de rage contre eux, deux gentils garçons. Je suis devenue agoraphobe. Je ne sortais plus de chez moi, je ne me lavais plus seule. Ça a duré presque trois ans. La seule chose que j’ai pu sauver, c’est la liberté de continuer d’aimer le sexe. Je m’y suis jetée avec passion. C’est la seule chose que je me suis autorisée à garder.
Après ces trois ans, j’ai refusé de me considérer comme une victime. Je suis allée dehors, je me suis mise en danger, j’ai ouvert ma gueule. Je ne me suis plus laissée faire. Je garde des traumas dont on me dit que je ne me déferai pas.

Oui c’est un risque à prendre.

J’ai envie de leur dire d’aller se faire foutre.

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