Je n’ai pas réagi tout de suite et je n’ai pas dit ce que je pensais de cette campagne car mon amie Gaëlle-Marie Zimmermann l’a très bien fait dans son article consacré à la campagne sur zonezerogene.

Mais là, c’est différent. J’ai reçu un témoignage dont j’ai pris connaissance tardivement et qui m’a secouée. Son auteur a eu le courage d’en parler, un homme, bah oui. Je trouve les hommes très absents de cette campagne.

Le viol est protéiforme et je le redis… banal. Alors sans doute devaient-ils cibler la masse informe et ignare composée des français de base? Je ne sais pas. Comment toucher tout le monde? Comment parler à toutes les victimes? Et comment les faire parler, ceux qu’on entend jamais?

Je leur fait de la place ici:

Je dirais que c’est pas facile de réagir à ce post-là
En parler à tout le monde sur ton blog, ce n’est pas simple.
Avec toi, c’est différent.
On ne se connait pas. Malgré les quelques commentaires que nous nous sommes échangés. Malgré tes messages quasi-quotidiens.
Pourtant, je me sens en confiance. Et je repense à Patrick Dewaere qui disait dans « Mille milliards de dollars » qu’il est important de se faire confiance… Tu sais, cette seconde indéfinissable ? « Parce que deux hommes, face à face, se sont regardés et ont su saisir cette seconde indéfinissable qui est la confiance. Sans raison, sans logique. »
Sans raison, sans logique. J’ai confiance en toi…
Moi, ton post m’a sauté dessus sans prévenir, il y a deux jours. Alors que depuis quelques temps, cette chose qui est survenue il y a 25 ans frappe si fort entre mes oreilles. Drôle de coïncidence. J’avais vécu sans y penser jamais. Entre 10 ans et 28 ans, j’ai continué à vivre et à grandir. C’est lorsque j’ai commencé à voir un psy qu’elle m’a sauté au visage, comme un diable sort de sa boite. Mon Dieu, j’avais oublié. Depuis 7 ans, je vis à nouveau avec…
Ce n’était pas un adulte mais mon cousin germain de 5 ans mon aîné… Mais je savais, je sentais que ce n’était pas un bête touche-pipi. Ce n’est pas un viol mais je me sens encore parfois envahi par cette violence.
Mes parents et leurs deux paires d’yeux n’ont jamais vu que ce cousin aimait bien mettre sa main dans mon slip. J’avais 10 ans et j’y pense encore ce soir. La maison était grande, mes parents travaillaient beaucoup… ils ne pouvaient pas être partout. Et puis, qui aurait pu imaginer ?  

Comment ce souvenir est-il sorti de mon crâne ? J’ai envie de crier et de vomir tout autant que de disparaître. Comment peut-on avoir honte de ça ? J’aurais dû le battre comme plâtre, je m’en sentais incapable. J’aurais dû crier mais j’arrivais juste à murmurer « Non… arrête, ça suffit, je ne veux pas »… Je n’aurais pas dû lui obéir lorsqu’il m’a intimé de n’en parler à personne (il disait qu’il prétendrait que c’était moi qui avais commencé).

Et il a continué. Qu’est-ce que j’ai pu faire pour l’inciter à recommencer ? Il a cru qu’il avait le droit ? Il a peut-être cru que j’étais d’accord ? Voire que j’aimais ça ? Il s’allongeait sur moi. Parfois, je n’arrivais plus à reprendre mon souffle.  

Un mois, un an, je suis proprement incapable de dire combien de temps ça a duré. Les choses se sont arrêtées mais je ne me souviens pas quand ni comment. Encore moins pourquoi. Dinguerie de la mémoire. Putain de cerveau qui n’efface pas tout malgré ses efforts.

Il est étrange d’aller jusqu’à expliquer à ses enfants que si par malheur une telle chose leur arrivait, il faudrait en parler sans avoir peur, sans avoir honte, sans se sentir fautif…  Je n’arrive pas à mettre cela en application pour moi. Oui, 25 ans plus tard surgissent parfois ces images avec leur lot de colère, de honte, de dégoût de soi, d’envie de se pulvériser ou de se dissoudre. Devenir si petit, si partagé en infimes particules qu’il serait impossible d’y voir la tache.

Les larmes ne coulent pas. Ma gorge se serre, mon ventre se tord, mes mains et mes pieds sont glacés mais les larmes ne coulent pas. Je pleure pour tout un tas d’autres choses mais pas pour ça.

Je crois que je ne saurai jamais. Je crois que jamais ne viendra le jour où je lui demanderai s’il réalise ce qu’il m’a fait. Je ne saurai pas s’il regrette autant que je me dégoûte. Tu vas me dire que j’ai encore une occasion de savoir puisque lui est vivant, puisqu’existe cette possibilité, cette infime chance. Mais je crois que je n’aurai pas le courage d’affronter ma honte et ma culpabilité.
Pire… : et s’il me disait qu’il ne se souvient de rien ?

Ou alors, j’irai le voir et je lui dirai : « Tu n’as pas réalisé ce que tu faisais. Je sais que tu a eu des regrets. Aujourd’hui, je suis un homme et j’ai envie de te pardonner parce que je crois que c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour continuer à avancer en me débarrassant de cette souillure. »
Je crois que ce serait un bon moyen de ne plus être victime… »

En attendant d’endiguer la violence, tu peux toujours SIGNER LA PETITION CONTRE LE VIOL
Je tiens à remercier l’auteur de ce témoignage, tant pour la confiance qu’il m’accorde que pour son courage. Vivent les hommes.
EDIT: Merci aussi pour ce nouveau témoignage: tout bonnement ahurissant:

Salut Vieux Félin.

J’ai découvert ton blog il y a quelques jours, en furetant sur ZoneZéroGène que je venais également de découvrir. C’est l’article « Damoclès entre tes cuisses » qui m’a fait cliquer sur le lien : avec la pertinence et la violence d’un tel titre, l’article ne pouvait que mettre des bâtons dans les roues aux idées reçues. Et j’aime ça. L’article m’a beaucoup plus, j’ai retrouvé toutes mes convictions, tout ce que je pensais depuis longtemps sans pouvoir en parler sans me faire traiter de monstre et de cœur de pierre. Et pourtant…

C’est en lisant ton édit du 30 novembre, et le mail poignant envoyé par l’un de tes lecteurs, que j’ai décidé de passer à l’acte et de t’écrire aussi. Je n’ai pas de tabous mais pourtant ce n’est pas dans mes habitudes de lâcher des détails aussi personnels sur le net, mais comme le dit si bien ton lecteur « Sans raison, sans logique. J’ai confiance en toi… « . Et à tes lecteurs et lectrices, puisque tu es toute autorisée à publier ça si tu y vois un quelconque intérêt en relation avec ta problématique.

Voilà, cette campagne contre le viol (découverte sur ZoneZéroGène puisqu’on en parle nulle part) m’a pas mal remuée aussi. Notre société si imparfaite s’attaque ici à un sujet brûlant, et je comprends que beaucoup ne partagent pas notre avis. Tes lecteurs et lectrices, dans l’ensemble, comprennent et réagissent bien. Ca a aidé à me décider…

J’ai 25 ans et je suis homosexuelle. Selon ma mère, cette homosexualité viendrait sûrement d’un viol que j’ai subi quand j’avais 8 ans, pendant une semaine, avec un homme extérieur à la famille mais dont mes parents pensaient ne pas avoir de raisons de se méfier. Le problème, c’est qu’à cette époque-là, j’étais un garçon. Un vrai petit garçon, à priori normal, avec tout ce qu’il faut là où il faut. J’avais de bonne bases sur ce qui concerne la sexualité « de base », mais je ne savais pas grand chose de l’homosexualité ou du viol. Et puis en habitant en pleine campagne, sans télé, ça n’aidait pas trop. L’homme qui m’a violée – violé, à l’époque, parlons donc au masculin – a commencé par des cadeaux hors de prix pour mon jeune âge, puis des attouchements, puis il a fini par passer à l’acte. Je ne savais pas ce qu’il se passait réellement, mais quelque chose me disait que ce n’était pas normal, que ça ne devait pas avoir lieu, qu’il fallait partir. La douleur physique n’est pas ce qui m’a le plus marqué, mais plutôt la réaction de ma mère quand j’ai voulu lui en parler, quelques jours plus tard : avec le vocabulaire hésitant dont je disposais à l’époque, j’ai essayé d’expliquer, mais elle ne m’a pas cru. Pire, elle s’est renfermée sur elle-même, en se disant que ça n’arrivait qu’aux autres, que je devais fabuler. Moi, en la voyant souffrir, j’ai décidé de ne plus évoquer le sujet. Et j’ai fini par complètement oublier ce qui s’était passé. Complètement.

Je n’en veux absolument pas à ma mère, je comprends que ça ait pu la terroriser. N’importe quel parent deviendrait fou de haine ou de douleur en apprenant quelque chose comme ça. Quand j’ai eu 13 ans j’ai commencé à me sentir mal dans ma peau. Très mal. Mais sans savoir pourquoi. Ma puberté avait eu lieu très tôt, autour de 10 ans, et j’avais beaucoup de mal avec le fait de changer et de quitter l’état asexué de l’enfance. Pourtant, c’est auprès d’une amie, entre mes 15 et mes 17 ans, que ce que j’avais vécu est revenu à ma mémoire, par flashes, par épisodes, me faisant tomber dans une sorte de dépression qui ne m’a plus lâchée pendant des années. Quand j’ai été capable de me remémorer de tout, j’en ai parlé à nouveau avec ma mère qui, cette fois, a compris. Elle m’a dit qu’elle se doutait de quelque chose, qu’elle l’avait toujours senti, mais elle n’avait plus aucun souvenir de la discussion qu’on a eue quand j’avais 8 ans.

C’est à cette époque là, quand j’avais donc 17 ans, que j’ai commencé à changer. Ce n’était pas une envie de devenir quelqu’un d’autre, mais un besoin vital et de plus en plus urgent de me sentir moi, de faire la paix avec moi-même, de détruire ce mal-être interne qui me bouffait depuis de années. Et puis voilà, j’ai entamé les démarches officielles, qui n’ont à ce jour pas encore abouti, mais ça avance très rapidement. J’ai eu des aventures avec des hommes, avec des femmes, puis j’ai très rapidement réalisé que j’étais beaucoup mieux auprès des femmes. Par peur des hommes ? Je ne pense pas, j’ai eu des sentiments très forts pour certains d’entre eux, et j’ai fait la paix avec ce qu’il y a de masculin en moi. Donc je ne vois pas ça comme une peur des hommes, comme une peur d’un danger potentiel, comme certains ont peur du feu ou des couteaux. Un couteau n’est pas forcément dangereux, mais on peut s’en servir comme d’une arme ; un homme aussi. Il y a des hommes fantastiques, attention, hein, je n’ai pas insinué le contraire. Mais voilà, j’ai mes raisons d’avoir peur.

Quand j’avais 21 ans, que les traitements hormonaux avaient contribué a effacer mon passé masculin, j’ai eu une sorte d’aventure avec un homme deux fois plus âgé que moi. Nous n’avions pas la même définition de l’amitié : j’étais fascinée, il était amoureux. Ca a duré trop longtemps. Il savait que j’avais été un garçon, mais il m’aimait quand même, et se posait beaucoup de questions à cause de ça. Et puis un jour, il a voulu aller plus loin, j’ai refusé, je n’étais pas amoureuse, je n’en avais pas envie. Il est allé trop loin, mais il a su se contenir et est parti avant de commettre l’irréparable. J’ai eu peur, j’ai repensé à ce qui m’était arrivé des années plus tôt, et j’ai réalisé que je venais d’être trahie dans mon âme et dans mon corps par quelqu’un en qui j’avais toute confiance, quelqu’un qui m’avait redonné l’impression que les hommes peuvent être fantastiques. Il n’a pas du tout aimé mes accusations, que je n’ai pourtant pas rendu publiques. Il a menacé de me retrouver, de me casser la gueule, j’ai été d’autant plus blessée que j’avais perdu un très bon ami, un employeur, et quelqu’un avec qui j’avais fait plein de projets professionnels.

J’ai mis quelques années pour faire remonter les hommes dans mon estime. Depuis, je m’estime homosexuelle, parce que je ne me vois pas aimer un homme à nouveau. Mais qui sait ?

Et puis l’été de mes 24 ans est arrivé. Je cherchais du travail comme serveuse dans un restaurant indien pour la période estivale, et j’ai été prise à l’essai dans un resto tenu par un gars de Delhi qui parlait mal français mais qui avait l’air très sympathique. Le premier soir, après la fermeture, on a bu un verre, on a mangé un morceau, puis je suis rentrée chez moi. Le lendemain, pareil, sauf que pendant le repas, en me rendant aux toilettes, je me suis évanouie. Sans raison. Tout ce qu’il me reste de cette nuit, ce sont des flashes très brefs, une envie de mourir presque permanente, et une immense douleur physique. Cette fois-ci, j’ai porté plainte, et un an et demi après l’enquête n’a presque pas avancé. Tout ce que j’ai obtenu, c’est un statut de victime aux yeux de la société.

Je me suis vite remise de ce viol. Je ne voulais pas porter plainte, mais mon entourage proche m’y a forcée,et j’ai cédé. J’étais déjà blindée, de toute façon. J’avais trop réfléchi à ce qui m’était déjà arrivé dans le passé, je n’avais plus peur, et surtout, je n’étais pas une victime. Je me sens bien, ces viols font juste partie de ma vie, et je trouve que je m’en sors bien. Je n’ai pas voulu me laisser abattre. La seule chose que je regrette c’est d’avoir porté plainte, parce que rien n’a bougé, parce que les auditions étaient humiliantes, parce qu’à cause de ma transsexualité on m’a prise pour une pute, parce que lors du procès je serai un homme à leurs yeux, parce que le mec est libre depuis un an et demi, et qu’il a pu commencer des dizaines de fois. Il n’est même pas au courant que j’ai porté plainte…

Voilà, désolée pour ce roman. Il fallait que ça sorte. J’ai été violée en tant que garçon et en tant que femme, mais je m’en suis remise, et maintenant je suis totalement blindée, même si à mon grand regret je ne peux pas m’empêcher d’avoir peur quand je me retrouve seule avec un homme. Je veux juste dire qu’on peut se remettre d’un viol ou d’une agression sexuelle. On peut refuser la victimisation que la société nous impose. On peut refuser de se laisser mourir, et se reconstruire. Pour cela, il faut accepter ce qu’il s’est passé, et…

… voir ça comme un risque à prendre.

Merci de m’avoir lue. Vraiment.

Et merci pour la viole de gambe en illustration de Damoclès entre les cuisses, c’est un instrument magnifique ^^

A bientôt, peut être…

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