Je sais déjà comment ça va se passer.

C’est peut-être ça qui rend la chose abjecte, cette prévisibilité des évènements. L’anticipation de la mort dans le ventre.

Dans quelques heures, sept pour être précise, je vais sortir seule de chez moi, laissant les enfants aux yeux encore emmêlés de sommeil à la garde de ma mère, et je vais me diriger vers l’hôpital. Au rez-de-chaussé, je vais prendre un ticket en appuyant sur le bouton « hospitalisation » de la borne d’accueil. Je vais ouvrir mon netbook et attendre approximativement une demi-heure avant que ne vienne mon tour. Avant que la femme de l’accueil n’écorche mon nom de famille et ne s’embrouille avec la carte vitale de Pute. Je devrais lui dire que non, Pute n’est pas mon père, regardez la date de naissance, c’est mon conjoint. Après, elle me dira que l’hôpital ne prend pas ma mutuelle et me demandera un chèque de 58€ pour la mifégyne.

Je n’aurai pas le droit d’oublier ma carte de groupe sanguin. Je penserai que je mérite tout ce qui m’arrive depuis des années. Je penserai que le malheur à ce point, ça se cherche. Je penserai que je suis une foutue tarée. Je penserai que j’ai déjà deux enfants. Je penserai à ce que me dit ma psy qui me saoule : je suis cassée.

Comment les gens se cassent ? Comme une lampe un peu moche qui ne cesse de tomber, qu’on rechigne à jeter, qu’on recolle parce que c’est un cadeau et qui finalement, chute après chute, de plus en plus en laide, brisée et recollée, devient un objet sentimental : qu’on garde avec une tendresse un peu cruelle et un peu coupable ?

Tu la connais la grande brocante des trucs fêlés ? C’est une fois passée la porte de chez toi.

Propriétaires de nos existences et de nos corps. Propriétaires de nos hôtes jusqu’à ce qu’ils sortent. Propriétaires de nos corps de femme : protéger sa petite existence au détriment d’une petite vie toute neuve et toute potentielle, audace à trois sous, courage de plastique. Mon ventre me fait l’effet d’un putain de viager à l’envers.

Je monterai au premier étage et attendrai la sage-femme dans la salle d’attente. Je ressortirai mon netbook pour continuer l’inventaire des choses relativement cassées.

Je continuerai jusqu’à ce que la sage-femme m’appelle en écorchant mon nom parce qu’il semble que personne ne puisse le prononcer correctement. Je la suivrai dans un bureau qui n’est pas le sien mais celui d’un obstétricien qui n’est pas encore arrivé. La sage-femme me demandera ma carte de groupe sanguin avant de la glisser dans mon dossier. Elle passera en revue les différentes échographies, les conclusions qu’elle ne pourra pas déchiffrer, à cause de la panne informatique qui oblige les médecins à écrire leur rapport à la main. Finalement, elle me demandera et je lui dirai.

Je penserai qu’il devrait normalement y avoir quelqu’un pour me tenir la main. Je penserai à ma mère qui garde mes enfants. Je penserai que je n’ai besoin de personne après tout.

La sage-femme sortira trois comprimés et le bruit que fera le plastique en se pliant m’écorchera les nerfs. Elle me les tendra avec un verre d’eau. Trois petites fées qui arrêtent le temps.

Peut-être que la sage-femme me demandera comment je vais. Je dirai que ça va. Après tout, à partir de quand ça devient grave ? A partir de quand la gravité d’un événement te donne le droit de te rouler par terre ? Personne ne veut voir ça, pas moi en tout cas.

Elle me fera signer un papier quelconque et me dira de revenir mercredi au deuxième étage, en chirurgie ambulatoire.

Je lui dirai « D’accord, merci, au revoir »

Je rentrerai chez moi et Grumeau me tombera dessus comme la misère sur le Tiers-État. Culculine sera probablement en train de poser un téléphone en plastique rose sur son front, comme elle le fait avec chaque objet qui croise sa route. Je me demanderai une fois de plus où elle veut en venir à poser des trucs sur son front. Il sera neuf heures et demi passé, j’en prendrai un sous chaque bras sans oublier de sourire. Dans l’ascenseur, je réprimerai sans doute une grosse angoisse. Je les emmènerai chez la nourrice et sa bondieuserie. Elle me dira qu’elle prie pour moi. Je ne lui dirai pas ce que j’en pense parce qu’elle a toujours été polie avec moi.

Je re-rentrerai chez moi, avec la journée à dérouler et bientôt, plus rien dans le ventre que moi, avec rien d’autre à faire que dormir.

Et oublier qu’aucun enfant ne naîtra cette fois-ci.

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