Avec Pute, on s’engueule tout le temps. A propos de l’argent, des enfants, du boulot. Mais surtout à propos du boulot. Disons que j’aime bien ne rien branler et que Pute préfèrerait que je bosse.

Si tu nous vois de loin, tu crois qu’on se déteste mais non: on est juste d’accord sur rien. On pourrait presque dire que la seule chose qu’on ait en commun c’est qu’on était tous les deux là quand je suis tombée enceinte. Mais d’une ça serait bâtard et de deux, ça serait pas complètement vrai. En temps normal, on sait se tenir. Alors d’accord, je ne partage pas sa passion pour la dub et il vomit mon rock. Je fais semblant de ne pas pleurer d’impuissance quand il dit que David Bowie n’est qu’un crétin vairon à la sexualité discutable et que Nick Cave aurait dû être pasteur au lieu de faire chier tout le monde avec ses litanies agonisantes. De son côté, il prend sur lui quand, à travers la porte des gogues, je lui susurre qu’à son âge Tintin c’est limite et qu’il serait peut-être temps de passer aux vrais livres sans images dedans. Il reste presque stoïque quand je demande « Et ça c’est quoi? » et que la réponse est « vigne vierge, connasse ». Je ne me fous presque pas de sa gueule quand il pense que Le Bruit et La Fureur est un album du Peuple de l’Herbe, il se retient de rire quand je confonds Nadine et Muriel Morano. Si ce n’est cette grosse veine lui barrant le front, on jurerait qu’il ne me juge pas. Je ne m’offusque pas qu’il émette le souhait de motter chaque nana que je lui présente, il se fiche passablement de ma liaison torride et exclusive avec mon ordinateur. Il ne touche pas à ma pharmacie, je ne touche pas à sa weed. Je ne fume pas son infâme tabac à rouler et il reste éloigné de mes blondes. Mais depuis peu, c’est Dallas.

On se fout sans arrêt sur la gueule.

Mes recherches de dur ressemblent à une succession de mauvaises blagues et les mails de polemploi deviennent mon moment fort de la journée, celui durant lequel je ris ou je pleure, au choix. Bon le plus souvent je chiale, hein, faut te dire que j’ai une pression pas possible de la part de Pute. Va savoir pourquoi et comment, Pute s’est mis en tête (ou a décidé, je suis pas sûre) que j’allais devenir riche. Alors que bon, même si on me donnait l’occasion de l’être, je le resterais que le temps de dépenser jusqu’au dernier denier et il le sait, ça. Bah non, Pute croyait que c’était la fête, aussi a-t-il emprunté pour s’acheter un camion-benne. On a plus de bagnole pour transporter les mioches mais on a deux camions, moi je dis sweet. Hormis la perspective de faire des trucs sales dans la benne, j’étais pas emballée par l’achat…

VF: T’es sûr que c’est une bonne idée?

Pute: Mais ouais mais tu comprends pas, j’veux trop un camion-benne.

VF: T’as conscience d’être la seule source de revenus du ménage?

Pute: Ouais mais t’inquiète, VF, c’est ton année, je le sens…

Force est de constater que Pute s’est fourvoyé et désormais, quand il rentre du dur le soir, c’est pour hurler après les factures, déchirer son chéquier avant de tourner vers moi son regard biaiseux pour savoir si oui ou non j’ai fait autre chose de ma journée que de glander sur le canapé. Les termes « grosse branleuse » et « sale chômeuse » sont récurrents.

Pute: T’as trouvé du taff?

VF: J’ai postulé à une offre de commerciale en produits érotiques. Tu sais, t’organises des réunions chez les particuliers, tu fais péter les godes et le mousseux. Dream comes true etc…

Pute: Mais t’es pas du tout faite pour ça! J’veux dire, tu vas jamais y arriver…

VF: Qu’est-ce que je dois comprendre? J’ai déjà fait de la vente, je faisais de bons chiffres!

Pute: Oui mais en appelant des maçons ou des plombiers avec une voix de pute! Là c’est pas pareil, en plus les meufs te détestent!

VF: Oui bah j’ai rien d’autre alors ta gueule.

Pute: Tu sais c’que j’ai moi, sur mon compte?

VF: Nan.

Pute: 1100€. Et devine le montant de nos factures ce mois-ci…

VF: Sais pas.

Pute: Bah 1100€.

VF: Juste prix!

Pute: Connasse, va. J’te préviens…

VF: Tu me préviens rien du tout, je vais vendre des godes et de la lingerie à des troupeaux de harpies quarantenaires. Et ça va le faire.

Pute: Mais tu veux pas trouver un taff normal, pour une fois, merde!

VF: Bordel, mais personne veut de moi!

Pute: Franchement si c’est pour t’imaginer te trimballer avec ta petite valise et faire des réunions tupperware de la chatte, je préfère encore que t’aies pas de taff.

VF: T’as honte?

Pute: Nan… un peu.

VF: Moi, j’ai pas honte de toi.

Pute: Nan mais j’ai pas honte de toi. Mais je veux pas que tu fasses ça, tu mérites un peu mieux quand même.

VF: Trop aimable. Alors je le prends pas?

Pute: Nan. Le prend pas. Tu vas trouver mieux, c’est ton année.

 

Ha ha ha, c’est presque trop facile.

 

 

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