J’avais 22 ans et je sortais à peine de cure de désintoxication. 22 ans de bêtise qui se trimballaient rue Alexandre Dumas pour aller voir Rakesh, un indien qui me proposait une somme d’argent conséquente pour l’épouser et obtenir ses papiers. 22 ans de bêtise prêts à dire oui parce que ça me semblait presque normal. Encore aujourd’hui, je ne suis pas sûre de savoir ce qui m’a poussée à entrer dans ce restaurant. Je ne suis pas allée voir Rakesh, j’ai passé une porte et ai demandé timidement du travail. Les P’tits Pères. La serveuse avait des airs de patronne, une algérienne sèche et sévère comme un coup de trique. Elle m’a demandé comment je m’appelais. L’aubaine, elle devait partir enterrer quelqu’un au bled et n’avait pas trouvé de remplaçante. Elle m’a dit ok et me l’a présenté. Hafid. Il a jamais voulu me dire son âge, au fil des années j’ai pu déduire qu’il avait entre 62 et 65 ans. Hafid est kabyle. Quand tu le serres dans tes bras, tu peux pas en faire le tour.

J’ai commencé le lendemain. Ça a duré trois ans.

Si tu as de la chance, tu trouveras aussi quelqu’un pour te sauver la vie.

Ce qu’Hafid m’a offert, c’est quelque chose qui n’a pas de prix. Une routine. Tous les jours la même chose. Sortir de mon lit, sortir de chez moi, faire la mise en place, nettoyer et remplir ses putains de moutardiers dont l’odeur, au bout d’un moment, me déclenchait une faim de loup. Écrire les plats du jour, sortir faire des courses au Franprix du coin parce qu’il lui manquait toujours quelque chose. Lui faire un café, préparer le thé la menthe, les clients arrivaient. Tous les jours, ce petit restaurant de 70 places assises frôlait les 100 couverts. Une clientèle presque exclusivement habituée qui jour après jour venait chercher exactement la même chose que moi : un chez-soi.

Je l’ai aimé tout-de-suite parce qu’il me parlait en arabe même si au début j’entravais que dalle. Il m’a appris. L’arabe et le kabyle un peu mais à vivre surtout. Il m’a appris qu’on pouvait vivre normalement sans se battre et sans se faire mal, qu’on pouvait faire confiance et être responsable. Il m’a appris qu’on pouvait compter sur moi. Si je n’étais pas là, il ne pouvait pas ouvrir le restaurant, il venait me chercher par la peau du cul quand je ne voulais pas me lever et je ne le regrettais jamais. Il surveillait étroitement mes fréquentations et me hurlait dessus si d’aventure je draguais un client, jouait les jaloux. J’étais tout le temps fourrée là-bas. Le samedi, Hafid me téléphonait innocemment pour savoir comment j’allais et vingt minutes plus tard, il m’avait convaincue de l’accompagner chez Métro. Il a semé des enfants partout derrière lui. Dans son express complètement pourri, il me parlait d’eux et des femmes qu’il avait aimé. Il parlait de cul en m’appelant Marilyn ou il m’engueulait en m’appelant Lu. C’était devenu un running gag auprès des clients, quand il hurlait ces deux lettres pour que je rapplique en cuisine et toujours une poignée de clients pour reprendre en choeur : « Lu! ». Si quelqu’un lui demandait si j’étais sa fille il disait « Ouais, qu’est-ce ça peut te foutre? ». Pendant le coup de feu, il arrivait très souvent qu’on se dispute jusqu’à s’agonir d’injures et puis à la fin du service, à table, comme si de rien n’était il me sortait une dolma, mon plat préféré. Toujours à vouloir me faire goûter ses piments, surtout si ils étaient forts. « Sur ma vie Lu, j’te jure qu’il pique pas » et ne lâchait le morceau qu’une fois que je m’étais brûlé la gueule. Le soir j’étais là-bas aussi, on exerçait l’un sur l’autre une fascination qui ne faiblissait pas, on parlait énormément, il sait tout de moi.

Bien sûr, tous mes amants passaient immanquablement devant de tribunal de Kabylie du 11ème.

« C’est connard. »

« Non, celui-là il va être chauve d’ici deux ans. Tu me crois pas ? Bah tu verras. »

« C’est un connard. »

« Sérieusement, Marylin? »

« C’est un gros connard. »

« Me demande pas pourquoi je l’aime pas demande-toi plutôt pourquoi il te plaît, franchement. »

« C’est un massacreur de boutons de soie. »

« C’est un connard. »

« Arrête de me ramener tout ce qui passe dans ton lit, s’il te plaît. »

« Lui, c’est un homme honnête »

Cet homme honnête, c’était Pute. Il l’a tout-de-suite adoré et ne l’a jamais appelé par son prénom attendu qu’il trouvait qu’il avait une tête à s’appeler Pascal. Hafid lui demandait toujours de lui apporter un tronc d’arbre pour faire « un truc ». Jusqu’au jour où en plein service, Pute est arrivé avec tronc d’arbre sur l’épaule et l’a laissé au milieu de la salle avant de se barrer en ricanant.

Je l’aurais buté.

Quand je lui ai appris que j’étais enceinte, il était vert de rage.

« Bordel de merde, Lu, je t’ai dit d’arrêter de papillonner pas de lui faire un môme, merde ! »

Quand j’ai quitté Paris, c’est la dernière personne que je suis allée voir. J’ai pleuré dans son cou et il m’a dit au revoir comme si on se voyait le lendemain. Il a vendu le restaurant il y a un an.

Hafid n’est pas mon père mais c’est incontestablement l’homme qui m’a sauvée. Quand je regarde mes mains abîmées qui tapent sur le clavier, je pense à lui et à ses trois années dures et belles comme une vie entière.

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