Je bloque sur le radio-réveil de Pute et je regarde une minute chasser l’autre.

L’appartement est vide et dérangé, les lumières sont restées allumées dans le salon.

10h22.

10h57.

Je me dis qu’il faut que j’aille à l’hôpital mais je n’en ai aucune envie ; il faut que j’aille le voir pourtant.

Ses jeans et chaussettes pavent notre chambre, je voudrais brûler ses fringues qu’il laisse traîner et jeter toutes ses affaires et tout ce qui lui est cher.

11h01.

Je n’ai pas envie d’aller le voir.

Dimanche en famille, nous rendons visite à ma soeur nouvellement installée dans une maison avec jardin, cocon résidentiel pour jeune famille.

Pute dit que la maison lui plaît, il essaie de faire fonctionner la gazinière toute neuve, il m’énerve en m’imitant parler aux enfants. Je gueule, il pose une main sur un nichon et l’autre sur ma bouche, susurrant à mon oreille un « Chuuuuuuuuuuut… Qu’est-ce qui nous arrive ?» qui m’énerve encore plus.

Les enfants courent après le chat. Fauve est grognon et réclame sans arrêt mes bras. Lazare, j’ai juste le temps de voir ses longues boucles blondes passer et repasser à la poursuite du félin. J’essaie d’installer le wifi avec mon beau-frère.

Il fait très lourd, ça n’a pas complètement pété et dans l’air, ce truc électrique et désagréable et poisseux. Un étourneau agonise sur le perron quand je sors fumer une cigarette.

Pute et les enfants sont dans le jardin, Fauve monte et descend les petites marches de pierres qui mènent au perron et Lazare décapite consciencieusement les roses. Mon beau-frère et Pute discutent en fumant.

11h11 .

L’étourneau est sec.

Il y a eu un bruit lourd et de la poussière d’un coup, un morceau de la maison se décrocher. Je ne comprends pas ce qu’il vient de se passer. Les enfants ?

Je comprends pas pourquoi Pute est par terre avec les yeux grand ouverts, les yeux effrayés et fixes. Je comprends pas pourquoi il y a du sang qui coule de son nez vers ses oreilles. Ou pourquoi ses lèvres ont explosé. Il y a des cris partout. J’entends ceux de ma soeur qui me rappellent des souvenirs de funérarium. Il y en a d’autres, ce sont les miens. Et ceux de ma fille aussi. Qu’est-ce qu’elle fait dans mes bras ? J’étais en train de fumer une cigarette.

Panique.

« Appelle-les pompiers ».

Mon beau-frère fait rentrer les enfants, je les entends crier à l’intérieur de la maison.

Pute a l’air tout petit comme ça par terre. Il devient gris. Son coeur bat très vite et son ventre sursaute bizarrement.

Ma soeur hurle dans le téléphone et fini par me le passer. La voix hurlante change à peine pour le pompier au bout du fil. Lui non plus il ne comprend pas. Je lui dis que je n’ai pas envie de parler, qu’il se taise avec ses questions stupides et qu’il envoie du secours tout-de-suite. Il veut que je lui explique ce qu’il s’est passé.

Pute a sauté pour essayer d’attraper une corniche sous une fenêtre. La corniche est tombée sur lui et maintenant il est par terre. On dirait qu’il va mourir.

Des cernes se creusent à vue d’oeil sur son visage, ses ongles sont cassés et fendus, la chair éclatée de sa bouche qui déborde, du sang sur ses dents. Il tremble.

Je me dis étrangement que c’était inévitable.

Que c’est ce qui arrive dans ma famille, les gens meurent tout-le-temps. Je me rends compte que je n’ai pas perdu l’habitude de ces sentiments-là.

Pute a peur. C’est la première fois que je vois ça dans son regard. Pute n’a jamais peur et encore moins pour lui.

Les pompiers n’arrivent pas.

Ils arrivent enfin. Ça dure une éternité avant qu’ils ne l’emmènent. Lazare a mouillé son pantalon, mes enfants sont dans la chambre de mon neveu. Lazare répète en boucle que son père s’est fait mal, comme lui la semaine dernière quand il est tombé de la cabane dans l’arbre. Je dis que sa soeur et lui vont aller chez leur nourrice pour que j’accompagne leur père chez le médecin qui va le réparer. Fauve est inquiète, elle a dix-huit mois. Je referme la porte sur ses pleurs qui jaillissent, je reviens. Claudine arrive quand les pompiers partent, je ne pense pas à les embrasser. Je leur dis que je reviens avec leurs doudous.

Quand j’arrive à l’hôpital, ils lui font passer un scanner. Je me mets à hurler sur trois weshs qui foutent le bordel dans la salle d’attente.

« Fermez vos putain de gueules, les troubadours. »

Ils l’emmènent en soins intensifs j’entends « poumon perforé » « côtes cassées » « contusion » « vérifier ses constantes toute la nuit » « intervention » « rentrez chez vous ».

J’obéis .

Je ne dors pas.

Je prépare une valise. Une valise pour moi.

Je bloque sur le radio-réveil de Pute.

11h50.

Il faut que j’aille le voir.

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