C’est enfin marée basse. Toute la matinée, on entendait le roulis des galets et des vagues. On va se mettre à la pointe du premier rocher, là où nous étions hier. Sur la plage, il n’y a personne parce que 1) quand je pars en vacances, je m’assure que je n’ai pas la même brillante idée que le reste de la France et 2) bah parce que, comme le reste de l’année au demeurant, j’aime pas spécialement qu’on me fasse chier quand je kiffe. Là où nous étions, c’est le bord du monde et ça a très mauvaise réputation. Je connais bien l’endroit et c’est le mec qui fait des pizzas dans son camion qui me le disait encore le matin même, un corse bizarre, il disait que c’est pour ça qu’il y avait personne fin juillet. Parce que ça a mauvaise réputation comme coin. Après, il m’a demandé si j’avais le sida. Ouais, un corse bizarre, j’te dis.

Non, j’te dirai pas où j’étais. Imagine le paradis, ok ?

Bref, nous choisissons le spot désert de la plage qui doit compter 18 âmes au km², Pute, Prolo, les pousses et moi. Pendant que Prolo part surfer avec son kayak, Pute et Grumeau décident d’explorer les flaques entre les rochers, quant à nous, femelles, nous nous contentons de faire joli sur la plage. Culculine me fait payer assez cher mon absence de ceinture abdominale attendu qu’elle prend mon ventre pour un trampoline chaque fois qu’un grain de sable la touche. Faut dire qu’elle n’a rien trouvé de plus sympathique que de haïr la mer.

Anybref, au bout de deux heures à repousser les limites du cute en compagnie de ma fille, j’entends du bruit derrière moi. Un bruit très désagréable, le bruit de gens qui s’installent juste à côté de toi. L’esprit grégaire dans sa plus belle expression.

« Parce qu’elle est pas assez grande, cette putain de plage ? Fallait que vous veniez poser votre sale boule à deux mètres de nous ? C’est quoi votre grand problème ??? Vous êtes bovidés en vrai, c’est ça ? Non mais dites-moi, expliquez-moi ce qui peut bien vous motiver à vous coller à nous ? SÉRIEUSEMENT, POURQUOI? »

« Mais arrête, VF, elle a genre huit ans ! Ça va pas bien, de l’engueuler comme ça? » s’est écrié Pute.

J’ai rétorqué que je parlais à l’enfant car j’attendais une réponse logique et que vu la gueule des parents, dans le genre bas-du-front, ils avaient pas vraiment une tête à savoir faire des phrases.

La mère a dit qu’elle était pas sourde. J’ai dit que j’avais jamais mis en doute le bon fonctionnement de ses écoutilles mais de ce qu’il y avait entre les deux, si tant est qu’il y ait quelque chose « parce que si ça se trouve, là-dedans, il y a juste un bout de bois qui flotte et qui se sent monstrueusement seul » mais elle m’écoutait plus.

Vingt minutes plus tard, une famille nombreuse avec toutes les options, dont le yorkshire rachitique et frappé de pelade, dont les quatre enfants et dont le surpoids, reproduit le schéma des précédents, se foutre à côté de nous. Moche, ouais. Énervée, très.

Je fais mine de rien parce que Pute m’avait menacée : « Si tu fais encore ne serait-ce QU’UNE FOIS le roquet hystérique, je te noie dans un vivier. » et je me dis que quitte à me faire chier, autant faire des châteaux de sable. « Papa, ils font un château de sable. » Papa répond qu’eux aussi puisque c’est comme ça (?) ils vont faire un château et plus grand, et plus beau. Je me laisse pas démonter. Et vas-y que je délimite les frontières du royaume et que je me lance dans le creusage des douves. Grumeau fait la gueule car il y a désormais trop de chiourmes dans sa flaque, c’est donc naturellement qu’il vient emmerder sa mère en remettant illico le sable déblayé.

MAIS STOP ! T’arrête tout de suite de saboter Maman, ok ? Tiens, va chercher de l’eau.

Grumeau revient avec de l’eau, et avec une petite fille qui appartient à la famille nombreuse.

« Je m’appelle Zoé et mon père fait un château de sable plus grand que vous. »

« Plus grand que le vôtre, on dit. »

Je regarde derrière moi pour aviser le père de la gamine qui se lance visiblement dans la construction d’un complexe hôtelier, on voit sa raie. On voit la mienne aussi, remarque…

« Il veut pas que je l’aide. Je sais pas quoi faire.

Je m’en tape, petite.

Je peux jouer avec vous?

Pourquoi ?

Comment ça pourquoi ? J’ai une robe de princesse, elle a dit comme si ça répondait en quoi que ce soit à ma question. J’ai réfléchi à comment me débarrasser d’elle.

Tu veux une cigarette ?

Je sais pas si je peux.

Tiens, prends-en une et va demander à Maman si tu peux fumer.

On a eu droit à des regards maternels courroutrés à mort et puis à la paix, pour quelques minutes.

Paix toute relative attendu qu’une autre des gamines nombreuses sort de la flaque en poussant des hauts cris comme quoi y’a un crabe qui l’a pincée. La mère accours auprès de la grande blessée et elle hurle à l’adresse de la raie de son mari:  «Chéri, on a besoin d’un homme, on a un crabe dans la piscine des enfants… »

Chéri n’en a rien à foutre, il est en train de construire un spa avec des putes en galets mais il se lève, remonte son slip de bain rouge et ventre en avant, part à la chasse au crabe qui au bout de cinq minutes sera devenu un tourteau, tu t’en doutes…

Mon château de sable n’avance pas, Grumeau rebouche toujours mes douves et ma première tour ressemble à un nichon.

«Mon père a attrapé un tourteau. »

Zoé est derrière moi.

« Vous pouvez expliquer à votre fille que je m’en fous, de sa life? »

« Vous n’êtes pas gentille. C’est les vacances, après tout. »

Je regarde mon château-nichon et mes non-douves, je regarde le seau plein de galets et leur dimension projectile. J’ai une méchante envie de dégommer son Club Med.

« Non, je ne suis pas gentille et je vais vous dire pourquoi. Je ne suis pas gentille parce que j’ai cinq jours de vacances, parce que je me trouve un coin pas dégueulasse et désert, qu’il y a quand même deux kilomètres de plage et que vous venez à côté, bouffer mon oxygène avec votre famille, votre slip rouge et votre médiocrité crasse, tellement crasse. Mais c’est les vacances après tout, hein ? Alors kumbaya, bordel! »

Là-dessus, Pute est intervenu.

Et je tiens juste à ajouter que le tourteau, il fait trois centimètres et c’est mon fils qu’il l’a mis dans la flaque. Sympa votre raie, sinon.

Là dessus, Prolo est intervenu.

« Et votre fille, celle de quinze ans, là. Bah je me trompe JAMAIS là-dessus, laissez-moi vous dire que ça sera une sacrée salope. »

Le père, ça lui a cloué le bec. Soufflé, il a juste dit, presque à voix basse:

Enculés de beatniks.

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