Apparemment, il est de bon ton ces derniers jours de se remémorer ce qu’on faisait dix ans plus tôt quand les Twin Towers sont tombées. Beaucoup y sont allés de leur billet sur le sujet. Comme j’aime cultiver un certain « je fais tout après tout le monde » et que j’ai pas grand chose à dire sur le sujet je vais faire court et à la place, peut-être, si ce souvenir de l’attentat ne se transforme pas en billet, je te parlerai de l’année dernière, en forme de bilan. J’aime bien faire des bilans sur ma vie, je ne le fais jamais vraiment.

Le 11 septembre 2001, j’avais dix-neuf ans, je vivais à Paris, j’allais pas bien du tout. Ça ne se voyait pas au premier coup d’oeil parce que j’avais l’air d’une jeune fille normale. À l’époque, mon agoraphobie venait de se déclarer, on avait arrêté les piqures de magnésium pour ce qu’ils pensaient être de la spasmophilie et mis en place un traitement au lithium. Je ne sortais de chez moi qu’après avoir dépassé le stade complètement fracasse. Et il fallait quelqu’un pour me secouer tous les soirs, pour pas se laisser noyer par le vide ni se regarder perdre les pédales. J’étais vide. J’étais un trou. Un ventre qui encaisse alcools et queues volontairement. Un corps privé de nourriture volontairement. Un corps abîmé volontairement. Aucun amour-propre mais le désir de voir jusqu’où allait mon pays, mon pays moche qui était très grand. J’avais peu de rapports avec ma famille parce que je cherchais le fond, le très bas et l’avilissant. Fallait que ça soit bien sale, esthétique ou au contraire révulsant. Je me répugnais comme on écrit une dissertation. J’avais l’impression que j’allais mourir toute la journée, tout le temps et je me faisais prendre, tous les jours, tout le temps, pour avoir l’impression d’être toujours en vie.

Les clichés.

Le 11 septembre 2001, j’étais pas très loin de Pontoise chez un aspirant flic con, roux et prognathe appelé Julien qui m’avait collé une cystite avec sa bite énorme à force de me prendre pour un flipper. Je détestais Julien, pourquoi je le laissais me sauter ? Par désoeuvrement, je l’avais trouvé sur mon chemin, deux jours plus tôt, au Balajo. J’avais pas bougé de chez lui depuis. Chez ses parents qui étaient cools et qui me regardaient comme si j’étais la future femme de leur fils con, roux et prognathe. J’essayais ainsi de parler le moins possible.

La soeur était sympa. Je ne me souviens plus de son prénom.

J’étais depuis deux jours chez ces gens que je ne connaissais absolument pas, il faisait très chaud, on déjeunait dehors. Grillades dégueulasses. Je crois pas qu’ils aient remarqué que je ne mangeais pas. Le beau-père me servait tout le temps à boire. Il était question de sortir le soir chez des amis de l’aspirant flic con, roux et prognathe. Je me demandais toujours combien de temps les repas allaient durer. On pouvait compter mes côtes dès que je bougeais les bras, ma soeur disait que je ressemblais à Fido Dido sauf que j’avais les cheveux longs comme aujourd’hui.

J’avais envie d’être un objet comme une table, une fourniture, un truc.

La maison était immense et très laide et pas finie. Je m’y faisais chier comme un rat mort. C’était une maison joyeuse de banlieue.

Le 11 septembre 2001, j’étais dans la pièce où régnait la télévision, une chaîne du câble diffusait Mariés, Deux Enfants, une série que j’ai toujours regardé avec la passion du culte. Le souvenir le plus fort que je garde de la maison concerne les chiottes, rapport au flipper. Elles étaient bleues ces chiottes et sentaient très fort le parfum de synthèse à la vanille, une odeur presque pourrie. Le flic con, roux et prognathe est vautré avec moi sur un truc mou. Je n’ai pas vraiment de souvenir cette pièce dans laquelle je me trouvais, je ne revois que l’écran. Al, Peggy, Kelly, Bud, Buck, Steve, Marcy. Les rires en boîte.

Et ils arrêtent la diffusion du programme et on ne comprend pas pourquoi à la place ils passent un téléfilm catastrophe. Ça n’est apparemment pas un film catastrophe. Apparemment des tours s’écroulent quelque part on dirait New-York. Avant ça, je n’avais pas, je crois, entendu parler des Twin Towers. Je les avais peut-être vues sur des images, dans des films mais elles ne faisaient pas partie de ma vie, de mon pays la France et de mon pays moche encore moins.

Ainsi donc des gens mourraient comme en direct.

Je me suis demandée ce que je foutais là.

Tu vois, j’écris, j’écris, et ça fait plus de quelques lignes. Et y’a plus de place pour le bilan.

De toutes façons, rien n’a vraiment changé.

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