Si t’es un gentil lecteur qui suit bien tout, tu sais que les transports en commun et moi sommes loin d’être BFF. Mais j’ai progressé, y’a quelques temps je pouvais pas monter sur des rails sans être défoncée aux anxiolytiques et accrochée au cou d’une personne de confiance pour pouvoir lui hurler mon angoisse dans les oreilles et ça donne à peu près : « Je vais crever, appelle un prêtre et dis à mes enfants de ne JAMAIS ouvrir mon ordi.». Désormais je prends tout, même le RER. Et seule. Et même pas sédatée. T’en as peut-être pas conscience mais c’est un genre de miracle.

Il n’empêche que la phobie des transports en commun n’est selon moi qu’un banal instinct de survie, du bon-sens brut parfaitement justifié par (dans le désordre) les fous, les pick-pocket, les « musiciens », les contrôleurs. LES GENS. La chaleur, l’odeur, le bruit, les secousses.

Bref, je prends le train et le métro plusieurs fois par semaine comme avant-hier où je devais trouver de quoi vêtir mon boule pour l’hiver. Et laisse-moi te dire c’est pas une mince affaire quand les trois-quart des parisiennes du coin s’habillent aussi en 12 ans. Au bout de deux heures de spéléo dans les rayons, d’atermoiements et de réflexions profondes devant la glace des cabines d’essayage telles que « Dégueu, le sharpeï… Même ma peau est trop grande pour moi.» ou encore « Si tu retrouves mon cul, dis-lui qu’il me manque », je ressors de mon shopping échevelée et estampillée de marques pour petites catins. Forte d’avoir survécu à un samedi aprèm aux Halles, je me prends aussi à surestimer ma capacité à ne pas faire de crise d’angoisse.

Et je prends le métro.

Aux Halles, donc.

Un samedi après-midi.

Le mot que tu cherches c’est débile.

Évidemment la rame est bondée et je suis écrasée entre deux japonais et une octogénaire sénile qui chante en boucle « Domino, Domino, j’ai le coeur comme une boîte à musique ». Au fil des stations , la rame se vide un peu et me permet d’aviser une place assise. Je retourne compulsivement mon sac à la recherche de mon flacon de lexomil qui n’est pas dans mon sac mais sur mon bureau, entre ma magic8ball et ma tirelire Barbapapa.

Et puis le mec d’en face me tapote le bras…

Mec d’en Face : Je te connais! (Rassurant)
VF : Nan, j’crois pas, nan. (Je suis à deux doigts de m’évanouir en constatant que vraiment, mon lexomil est sur mon bureau)
MDF : T’as une TOUTE PETITE VOIX, Vieux Félin ! Je suis trop fan !

C’est la première fois que quelqu’un m’aborde en tant que connasse numérique et il faut que ça soit au moment où je vais mourir. Je vais mourir devant un lecteur infoutu de commencer normalement une conversation. Trop de bonheur.
VF : Euh… Euh… Quoi?
MDF : Dis un truc drôle, pour voir!
Je sais pas exactement quelle tête je fais mais j’imagine un rapport sexuel entre Les Griffes de la Nuit et un concert d’Hannah Montana.

VF : Fous-moi la paix ?
MDF : Hahaha ! Trop fort ! Tu me files ton numéro ? C’est vrai que t’es chaude du cul ?
VF : Non et si tu veux ma main dans ta gueule, continue de me parler, elle arrive.
MDF : Hey, hey…Tu vas parler de moi sur ton blog ?
La rame s’ouvre, je me barre en courant vers la surface et me jette sous les roues d’un taxi. Le taxi en question semble pas hyper chaud pour me trimballer, rapport sans doute que je bégaie des « Démarrez… Viiiiiiite ! J’ai un lecteur qui me parle et j’ai pas de médicaments. Sauvez-mooooi…»

J’arrive cependant à me fabriquer un calme de surface et à lui demander de me jeter à la gare. Durant le trajet, je me rappelle que je ne vais pas mourir dans une rame de métro, j’essaie de me persuader que les transports en commun sont autant de sources intarissables d’humanité, qu’il faut embrasser sa peur et bon nombre de conneries du même genre qui me permettent de ne pas me transformer en foetus qui chiale sa maman. Ça fonctionne à peu près deux minutes et demi avant que je ne me remette à bader sérieusement. Je cherche mon téléphone dans l’optique de chialer dans l’oreille de ma mère quand je tombe sur un petit flacon blanc et vert.

Sweet, ma drogue. J’en gobe un et deux, et puis le troisième c’est bonus fidélité. Quand j’arrive à la gare, j’ai les yeux mi-clos et un sourire niais accroché au visage. Je suis pas calme, nan. J’ai juste plus vraiment conscience des choses, comme un genre d’amibe hyper friendly. Je mets beaucoup de temps à trouver mon quai et à monter dans le train parce que je suis hypnotisée par les distributeurs et leurs couleurs chatoyantes: M&M’s ou Maltesers ? Dans l’instant, j’ai jamais eu de choix plus difficile à faire…

Le truc marrant quand tu prends le train en fin d’après-midi, c’est que t’as vite fait de te demander si tu serais pas par hasard à la Convention de la Junkfood. On dirait même que les gens se rangent par catégorie : kebab, McDo, Quick, Starbucks. Encore un choix très difficile que le bon wagon. Quand je croise un mec à casquette qui bâfre un kofte salade tomates oignons sauce blanche harissa dans une voiture première, je lui demande si il a perdu son papa ou sa maman parce qu’il est pas dans le bon wagon. Il me dit d’aller me faire enculer et de tracer ma route, ou de manger mes morts, je sais plus. Finalement, je me vautre en seconde derrière un couple d’ados amoureux qui s’examinent les amygdales. Le niveau de décibel de leurs succions est carrément obscène et je leur fait vite remarquer que lorsque Pute débouche les chiottes, ça fait EXACTEMENT le même bruit.

Arrive ensuite une gonz’ accompagnée de ce qui semble être sa soeur et son beau-frère. Ils la font s’asseoir à côté de moi en lui laissant mille précautions telles que « Appelle-nous dès que tu arrives, surtout. » et « Ne parle pas aux inconnus, d’accord ? ». sur le coup, je pige pas et puis aussi, je m’en fous complètement. Ils restent sur le quai à notre hauteur, à lui envoyer des baisers et à faire des coucou auxquels elle répond frénétiquement. Ça dure dix minutes et puis le train part. Je suis défoncée et si je m’endors, je me retrouve au Havre. Alors je commence à examiner ma voisine en bouffant mes M&M’s. Je ne saurais dire quel âge elle a – entre 13 et 25 ans – et lorsqu’elle me regarde je comprends tout-de-suite pourquoi elle me paraît à la fois enfant et adulte : parce que c’est une débile légère. J’en veux pour preuve son regard éteint, sa bouche ouverte et la bave qui en coule à la vue de mes becs. Je comprends aussi et les coucou et les recommandations et la grosse angoisse dans les yeux de ses accompagnateurs. Note que j’ai rien contre les attardés mentaux, c’est juste que j’ai l’impression d’en côtoyer déjà beaucoup trop avec ma belle-mère. La pauvre enfant m’apostrophe :

DL : Je peux en avoir ?
VF : T’as pas le droit de parler aux inconnus et non, j’ai faim.
Elle regarde mon sac de fringues :
DL : T’as fait les magasins ?
VF : Ouaip.
DL : J’adore faire les magasins.
VF : Ok, chut, maintenant. Tu sais quoi ? Regarde la travée et guette le contrôleur, d’accord ?
DL : Pourquoi ?
VF : Parce que si il arrive et que tu sors pas tout-de-suite ton billet, il te jettera du train.
DL : C’est vrai ?
VF : Word.
DL : Hein ?
VF : Ouais, c’est vrai. Alors fais gaffe. Scrute.

Elle fait tout comme je lui dis et quand le contrôleur fait son premier passage, elle fond en larmes en lui brandissant son ticket. Le contrôleur comprend pas parce qu’il contrôle pas, il passe. Elle lui dit « Me jetez pas du train, s’il-vous-plaît, je vais juste à Mantes la Jolie ! ». Le contrôleur pige de moins en moins, me regarde avec désarroi et je fais celle qui comprend pas plus que lui.
« Vous en faites pas, on arrive dans cinq minutes. Restez assise. »
Je ricane comme une crevure quand elle descend du train et puis quand c’est mon tour de descendre, je ricane beaucoup moins.
Elle était peut-être attardée mentale mais elle est quand même partie en me barbotant mes fringues, la garce.

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