J’ai sorti le foie gras du réfrigérateur. Admirant le reflet de mon menton fuyant dans la plaque vitrocéramique, je me félicitais d’avoir pris deux heures de mon temps pour transformer Kaboul sous les cendres en appartement habitable non-pathogène. Pute n’allait pas tarder à arriver avec Culculine et les « Et là, il est passé le Père Noël? » de Grumeau. Pute s’était chargé des courses de Noël pendant que je courrais après mes enfants hystériques et shootés au sucre à travers les rayons, slalomant entre ce que la Haute-Normandie compte en cas sociaux « Bah non ça c’est pas de l’oiwe, c’du quénard, faut du foiwe gras d’oiwe, pas d’quénard » « Où qui z’ont foutu les bûches au praliné? » « Oh bah on prend du Ballantines, ça ira super avec les cocktails de crevettes. » « Merde, y’a plus de Mon Chéri » et me faisant la réflexion que les courses chez Leclerc pendant les fêtes, c’est un aperçu de la mort, je n’avais pas eu l’occasion de voir ce que Pute avait choisi pour le repas. Je comptais deux paquets d’apéricubes, du foiwe gras d’oiwe, une pizza quatre fromages et du saumon fumé. Intéressant mariage. Pas de chapon malheureusement. Pas si grave me disaient les 6mg de Lexomil ingurgités suite à un charmant entretien téléphonique avec ma belle-mère, une heure plus tôt.

BM : Tu rends comptes, moi j’arrive chez toi et j’entends les enfants et ta mère et moi je voulais juste déposer le cadeau d’anniversaire de Culculine et même pas chuis invitée et je suis restée toute seule devant ta porte même que j’ai pleuré, personne m’invite pour un café t’es vraiment qu’une pute de toute façon la marchande, je l’ai annulée quand tu m’as traitée de vieille salope acide alors j’ai pris ce que je voulais et toi, tu fais tout pour m’éloigner de mon fils t’es comme son père tu sais pas ce que c’est la famille beh tu l’emporteras pas au paradis.
VF : J’ai RIEN compris.
BM : Mais t’es nulle, c’pas Dieu possib’. Moi j’suis venue chez toi et tu m’avais pas invitée et j’ai entendu que les enfants étaient là et toi et ta mère aussi et moi, personne m’invite. On me laisse dehors comme une chienne, c’est dégueulasse !
VF : Vous avez frappé à la porte ?
BM : Bah non, j’ai bien senti que j’étais de trop. Que vous faisiez la fête sans moi. Même pas tu me passes un coup de fil pour l’anniversaire de ta fille et m’inviter prendre un café non toi tu penses qu’à ta gueule, sale petite traînée.
VF : De deux choses l’une : vous m’apprenez que j’ai fait une fête, j’étais pas au courant. La prochaine fois que vous venez chez moi, je vous conseille de frapper, c’est ce que font les gens. Les gens appellent aussi pour dire qu’ils viennent. Et deuxièmement, j’en ai rien foutre. De toute façon je ne comprends même pas ce que vous me dites. Je ne sais pas de quoi vous parlez. Maintenant je vais raccrocher, pour les doléances, voyez avec Pute.

6mg de Lexomil, ça me cotonise suffisamment pour accepter le fait que je me faderai cette femme pendant encore un nombre conséquent d’années. Ça me cotonise aussi suffisamment pour convenir qu’une pizza quatre fromages, ça fait très Noël. Il est toujours prévu que je fasse pipi sur sa tombe.

Pute a fini par rentrer, lui je l’ai entendu avant qu’il ne frappe vu qu’il hurlait « NON BORDEL LE PERE NOËL PASSERA QUAND TU SERAS ENDORMI GRUMEAU !!! ». Et tout ce petit monde a déboulé dans l’entrée, faisant voler les bottes, les gants, les écharpes et les bonnets un peu partout. Grumeau m’a chopé par la poche arrière du jean afin que je me mette à sa hauteur, il a remué son petit idex de trois ans et demi pour que je tende l’oreille à sa question murmurée : « Et là, il est passé le Père Noël ? » Nan, que j’ai murmurépondu, quand tu dormiras. On est passé à table et Culculine n’a bouffé que des apéricubes. Grumeau s’est tortoré l’intégralité du foie gras. Pute sa pizza. Moi, j’ai mangé des chamallows avec les rogatons de foie gras de mon fils, crois-moi si tu veux mais ça va vachement bien ensemble. On avait hâte qu’ils soient endormis pour installer tous les cadeaux sous le sapin et monter le coffre à jouets et rester regarder ça un moment comme des mômes qui sont parents, avec envie et nostalgie. Pute m’a encore raconté comment il a cru au Père Noël jusqu’en sixième. Il en est fier et il tient à ce que ses enfants y croient le plus longtemps possible. Je lui ai encore raconté que je ne me souvenais plus de l’époque où j’y croyais. Pendant qu’on montait le coffre à jouets en fumant un peu de weed, je décidais de tâter le terrain cadeau.
VF : Je t’ai acheté un truc mais je sais pas si ça va te plaire. (C’était exactement ce qu’il voulait, le dernier Call of Duty)
P : Ah ouais t’as acheté un truc ?
Il a pris son air n°48, celui qui dit « fuuuuuck »

VF : Quoi tu m’as rien offert ?!? T’es vraiment une enflure !
P : … Si.
VF : Me dis pas que t’as encore choisi un truc à la dernière minute que j’ai déjà ? Comme le Glamorama de Noël dernier.
P : Euuuuuuh…
VF : Nan mais sérieux, Pute ! Tu crains. T’es la seule personne qui m’offre des trucs qui font de la peine. Là, je le vois, t’as ta tête de « je veux pas sortir mon cadeau parce que tu vas faire la gueule ». Bah tu sais quoi, fous-le-toi au cul. Je vais me coucher. CONNARD.
P : Fais pas la gueule, VF, c’est que du matériel.
VF : VA TE FAIRE FOUTRE.
P : Oh, allez… T’as tout déjà !

J’ai conscience d’être le délice faite femme.
Le matin est arrivé à 7h30 avec un coup de fil sur le portable de Pute. Grumeau s’est levé pendant que son père tentait d’expliquer à une cliente bourrée qu’il était hors de question d’élaguer son ficus un matin de Noël. De la chambre, je l’entendais lui conseiller d’aller se coucher et de boire beaucoup d’eau. Culculine est montée dans le lit pour m’en sortir par les cheveux.

Un peu plus tard, au milieu du papier déchiré et des cartons de jouets et des vis et des paquets de piles vides, Pute m’a tendu un paquet lourd en me disant « Vraiment, tu mérites pas. Tu crois même pas au Père Noël. ».

Un iPad.

Quelle pute, ce Pute.

J’avais l’air con avec Call of Duty et mes insultes.
L’année prochaine quand je serai riche, je lui offrirai un broyeur. Et là, c’est lui qu’aura l’air con.

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