Certains samedi matins, quand il est aux alentours de 6h00, que Pute se lève avec dans les yeux la rancune de celui qui vit avec une fumeuse invétérée, c’est-à-dire une nana qui s’étouffe environ toute la nuit dans ses propres ronflements en hurlant ponctuellement des menaces incohérentes, quand Grumeau se lève aussi avec pour objectif que je lui explique cette chose parfaitement cruciale qui l’a lui-même réveillé, à savoir « Quand j’étais dans ton ventre, où est-ce que je faisais pipi ? » ; quand on est samedi, qu’il est 6h00, que je suis vautrée sur le canapé et que je dois expliquer à mon fils qu’il a baigné un certain temps dans ses propres déjections et que oui, dégueu, en effet, je me dis que si je menais une vie plus normale, je serais sans doute une meilleure mère. J’arrêterais de passer ma vie sur le web, j’arrêterais de dormir sur le canapé, j’arrêterais de fumer et comme ça, Pute ne partirait plus en disant « À ce soir, si t’es pas morte avant » je deviendrais une mère normale qui n’avoue pas à son fils qu’il faisait pipi dans son ventre, qui bobinerait une histoire avec des abeilles et des fleurs, un truc qui mettrait un peu de magie dans la poche des eaux.

Aujourd’hui serai-je une mère exemplaire, vaille que vaille, au moins pour une journée.

Tournant en rond dans le salon sous les « pousse-toi j’vois rien » de mon héritier et les « ÉYAAAAIBOU » de mon héritière, je me demandais comment j’allais bien pouvoir faire ça. Je regardais Culculine en cherchant une réponse. Culculine étant parfaite, mon regard s’est vite déporté sur la gauche, en direction de mon autre petite merveille chevelue et blonde et un peu sale. Je cherchais une bonne chose à faire pour pouvoir dire « bonne chose de faite ». Aussi passais-je en revue les différents petits problèmes de Grumeau afin d’y apporter solution et amour maternel: la manie qu’il a de poser question sur question = normalité absolue, lui faire lâcher sa putain de tétine = too much work, sa dernière tendance à me demander d’aller chez le coiffeur = bingo. Je vais juste pleurer toutes les larmes de mon corps mais au moins est-ce une activité normale pour un samedi matin et au moins, on arrêtera de souligner sa ressemblance avec les jumelles Olsen.

VF : Grumeau ?
G : Ouais ?
VF : T’en as toujours marre d’avoir les cheveux longs?
G : Grave.
VF : J’ai déjà dit que tu ne pouvais pas dire « grave », tu dis oui ou non, mais tu dis pas « grave ».
G : Oui, ça me saoule les cheveux longs.
VF : Grumeau !
G : What ?
VF : PUTAIN MAIS OÙ EST-CE QUE T’AS APPRIS À PARLER COMME ÇA ?
G :…
VF : …
G : …
VF : Ça te gêne quand on te prend pour une fille ?
G : Ouais.
VF : Tu veux aller chez le coiffeur ?
G : Grave.

C’est Sandra qui nous ouvre la porte du salon Jacques Dessange, Sandra qui me demande de but en blanc pourquoi j’habille ma fille en garçon.
« Parce qu’elle a un pénis, Sandra, voilà pourquoi ! »
Elle se confond en excuses, réalise qu’elle n’aura pas de pourboire et se propose de me montrer différentes coupes :
S : Ça par exemple ?
VF : Trop court. Je veux une coupe de cheveux, pas un bidasse.
S : Ok, et ça ?
VF : David Beckham, vraiment ?
S : Ça ?
VF : C’est exactement ce qu ‘ont ses petits copains Solal et Valentin qui sont des gosses tout à fait normaux. Nickel. Vendu.
Je suis extrêmement fière de mon sang-froid jusqu’à ce que Sandra sèche les cheveux de mon fils.
S : Ça te plaît, Grumeau ?
G : Je ressemble à une fille.
S : Mais non, voyons ! N’est-ce pas madame qu’il est beau ?
VF : Comment avez-vous fait ?
S : Fait quoi ?
VF : Bah je vous donne mon fils et vous me rendez Shirley Temple. C’est quoi le secret ?
G: C’est qui, Shirley Temple ?
VF : Un joueur de foot.
Étant dans l’impossibilité de réagir de la façon dont je l’aurais souhaité, je ravale ma rage et me contente de mollarder discrètement dans le pot à pourboires. Les gens normaux ne font pas d’esclandre chez le coiffeur, ils disent que c’est parfait et merci beaucoup et ils repartent avec leur honte. Dehors, nous passons devant des pompes funèbres, Grumeau m’assure que lorsqu’il sera grand, il m’achètera une jolie plaque comme dans la vitrine. Là, j’ai arrêté de parler pendant dix minutes. Continuant sur ma lancée de mère exemplairement normale, je m’arrête à la boulangerie pour acheter du pain même si je sais qu’il va rassir presque intacte dans un coin de ma cuisine pendant plusieurs semaines. Sur ma lancée de mère normalement exemplaire qui gave ses mômes de sucre, je propose aux enfants de choisir un gâteau, n’importe lequel, celui qu’ils veulent. Parce qu’une bonne mère fait ça le samedi matin, elle achète un poulet rôti, des pâtisseries et une baguette tradition.

Le repas se passe à merveille autour de la petite table ikéa à 4,99€, ils tombent sur ce qu’ils ont choisis comme la misère sur le bas-clergé breton, tout va bien, je peux aller fumer une cigarette. L’unique cigarette depuis qu’ils sont levés, un miracle, je suis une nouvelle femme. Je me dis que je devrais m’acheter un tablier et une manique. Et des ronds de serviettes. Et des pailles. Des emportes-pièces aussi. Putain, je vais faire un gâteau. Non, mieux, je vais faire des COOKIES.

J’en étais à chercher la recette de la pâte-à-sel quand j’ai commencé à entendre de plus en plus de rires en provenance du salon. La mauvaise mère en moi sait que les rires sont très mauvais signe. Plus tard, quand j’appellerai la boulangerie pour savoir au juste quel alcool ils mettent dans leurs putains de pâtisseries pour que mes enfants soient à moitié ivres (du Grand-Marnier, pourquoi?) je me promettrai de ne plus jamais essayer d’être normale.

Publicités