Papa,
Bon Dieu que ça fait bizarre d’écrire ce mot. J’irais bien au cimetière mais d’une, j’ai les enfants et de deux, j’ai une ampoule radioactive sur le talon qui me donne à penser que finalement, le pied droit, je m’en passerais peut-être très bien. Ça fait longtemps que je ne m’adresse plus à toi mais va savoir pourquoi  aujourd’hui, j’ai envie. Pour te faire un genre de heads up. Et parce que j’aimerais bien, aujourd’hui particulièrement, avoir un père fonctionnel qui pourrait avec bonhommie recueillir mes plaintes de fille un peu fatiguée et un peu triste.
Bon.
On va faire comme si je ne te détestais pas, comme si tu n’étais pas sous un cyprès  depuis 20 piges. On va faire comme si tu t’étais fait passer pour mort  pour mieux pouvoir te barrer vivre une autre vie. J’en rêve souvent de ça et c’est toujours perturbant. Bon je rêve aussi que je cours à quatre pattes au milieu des bagnoles sur une nationale, donc l’un dans l’autre… Bref.  On va faire comme si tu étais vivant quelque part et que je pouvais t’écrire et alors un peu plus tard, tu me répondrais. Je vais donc t’écrire exclusivement pour me plaindre. Et toi, tu vas tout lire et même que tu vas t’y intéresser, y réfléchir et m’apporter en réponse des solutions satisfaisantes et pleines d’humour.
Je ne vais pas parler à la place de Maman, ni à la place de ton autre fille même si il y aurait beaucoup à dire dans les deux cas. Vois avec elles.
Papa,
Tu vas bien ? Moi non, j’en ai ras-le-cul.
Papa, j’ai bientôt trente ans et pour mon anniversaire, je voudrais que tu sois là, monté sur une licorne noire qu’aurait le logo Ferrari tatoué sur le cul. Bien sûr, tu ne viendrais pas les mains vides à mon anniversaire, t’aurais des sacs avec de la thune dedans mais aussi d’autres choses qui m’ont manquées, comme tes vieux blocs d’ordonnances qui me serviraient pas mal ces temps-ci.

Papa, j’ai pas de boulot. Je travaille beaucoup à écrire tout plein de trucs, j’essaie de tout faire au mieux pour en vivre mais pour l’instant : nipe, makache walou, peau d’balle et balais d’crin. Je travaille beaucoup mais comme je ne gagne pas encore d’argent en retour, ton beau-fils, ce terrien, en conclue très logiquement que je ne branle rien de mes journées. Et me le fait savoir plus que de raison. Si tu pouvais lui souffler d’arrêter de me chier dans les bottes, ça m’aiderait. Si tu pouvais aussi faire en sorte que Claudine le Dédale évite de me poser des congés les jours où je dois travailler encore plus, vraiment tu serais bath.

Papa, tes petits-enfants m’épuisent. Grumeau veut que je lui achète un petit frère et quand tu lui demandes son âge, il te dit qu’il a 18 ans. 18 ans et une tétine.  Au fait, il a bousillé ton Paddington Bear. Sa sœur n’obéit à RIEN NI PERSONNE et répond à tout par « popo grillé ». Au début c’est drôle mais ça a vite de devenir répétitif. Au fait, elle a bousillé tes vieilles Ray Ban. Si tu pouvais leur dire d’être sages.

J’ai la tête ailleurs. L’ailleurs, il est l’année dernière.

Papa, je ne suis pas heureuse. Et je n’arrive plus à en rire.
Alors dis-moi que ça va aller. Et que j’en rirai bientôt.

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