Chère Madame l’Éducation Nationale,

L’école est, je l’ai remarqué, un terrain d’humiliations aussi variées que nécessaires, que ces dernières nous soient infligées par nos camarades ou le corps enseignant. L’intervention d’une autorité-tiers et l’apprentissage de la vie en groupe arrivent à point nommé pour les parents que nous sommes, exténués d’être sortis des couches et d’avoir écarté tous risques de mort subite pour nos nourrissons. Arrivent aussi à point nommé pour ces enfants tout neufs, qui ont loisir d’user leur vitalité inépuisable, de se frotter aux autres et de découvrir ces préoccupations totalement cruciales qui les suivront quelques années : la pâte à modeler, les livres, les galipettes, les comptines, les animaux de la ferme, les toilettes collectifs, les trottinettes, tout ça à plusieurs… bref, de quoi les fatiguer pour une nuit et recommencer.

N’allez pas croire que je suis laxiste vis-à-vis de l’avenir de mon fils aîné.
Je suis chiante, comme maman. Mes enfants, je les fais chier.

Et mon parcours n’est pas glorieux. Madame l’Académie de Rouen, consultez vos archives à l’étage des paresseux et des cancres, je crois que vous trouverez mon courrier dans lequel je renonçais à mon droit à être scolarisée par vos soins, c’était en 1998, un peu moins de cent jours avant les premières épreuves du baccalauréat.

À vrai dire, je n’en avais plus rien à foutre depuis des années. Ça a été progressif et le déclencheur n’était bien sûr pas de votre fait, un deuil ->; ce poil de cul extrêmement long au fond de la gorge. J’ai décroché car dès lors, je ne pouvais plus me soumettre à une quelconque autorité, si grande était l’ombre de mon père mes obéissances sont mortes avec lui. C’est ce que j’en ai déduis avec le recul des années.

Et j’avais d’autres préoccupations, je me foutais de l’axe de lecture bancal et de l’avis qu’il fallait donner sur l’un de mes romans préférés, Les Fleurs Bleues, je me foutais de la géographie, je voulais me droguer, boire, baiser, retourner vivre à Paris. Bonjour, je m’appelle Vieux Félin et je suis un échec scolaire.

Je ne veux pas ça pour mon fils. Dans l’idéal, il sera musicien-chirurgien-avocat-aventurier. Il sera ce qu’il aura envie d’être, j’espère. Mais avant ça, tout-de-suite-maintenant, je veux qu’il soit heureux, curieux et sociable, dans cet ordre. Aussi quand à la fin du premier semestre, j’ai pris connaissance du livret scolaire, je me suis mise en colère. Des pages où les maîtresses doivent évaluer les enfants sur des critères précis et foisonnants. Des notes. Même pas on s’embarrasse des sourires et des tronches qui tirent la gueule, non. Des notes : A , B, C, D, + ou -.

On pourra me dire que ces « embryons » de notes constituent un moyen efficace de surveiller les progrès de l’enfant, permettez-moi de douter de deux choses : de l’intérêt de cette méthode lorsque celle-ci est semestrielle. Vous me direz que pour avoir une meilleure idée des progrès de mon enfant, je n’ai qu’à consulter ses cahiers d’activités. Je vous remercierais et je vous poserais une question, quel est l’intérêt de ces notes si pour suivre les progrès de mon fils, je n’ai qu’à consulter ses cahiers d’activités ? Le bonhomme qu’il fait chaque mois, ces choses concrètes qui permettent de se rendre compte comme les enfants évoluent vite, ou pas.

Dans quel monde vit-on pour être jugés si jeunes ?

Je refuse l’idée que les préoccupations de mon fils et par extension les miennes soient rangées dans des tableaux Word et qu’il soit jugé, soupesé, évalué par, c’est mon deuxième point, des gens qui n’ont apparemment pas le recul nécessaire pour se rendre compte de l’absurdité d’un « assez bon semestre ». Mon fils n’est pas toujours concentré car il s’en fout de tracer des lignes et d’écouter ce qu’on lui dit parce qu’il y a je ne sais combien de trucs différents qui traversent son esprit en même temps. Ce qui l’intéresse c’est : la pâte à modeler, les livres, les galipettes, les comptines, les animaux de la ferme, les toilettes collectifs, les trottinettes. Et la dernière fois que j’ai vérifié, c’était toujours absolument normal pour un enfant de quatre ans.

Quant à mes préoccupations, elles ne sont pas de savoir si le zozotement de mon fils est inquiétant, si sa concentration est bonne et jusqu’à combien il compte et si c’est bien ou si c’est faible. Mes préoccupations de mère parfaitement laxiste sont qu’il soit heureux, curieux et sociable, dans cet ordre. Sans alphabet, ni mathématiques.

Comment ça se passe en MOYENNE SECTION DE MATERNELLE ? Ils attaquent La Critique de la raison pure ?

Fuck you, bien sûr.

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