The scene takes place mardi matin.
Il est 11h, les mômes sont chez Claudine et je me mets au boulot. C’est un peu le moment de la journée que je préfère, cet été, quand j’ouvre mon traitement de texte.
Bref, c’est aussi le moment où mon iPhone juge opportun de sonner et au xylophone de retentir comme autant de coups frappés  à la porte du malheur ; ma mère.

Qui d’autre ? C’était soit elle, soit une yeshiva.

Ce qui est nécessaire à la compréhension du lecteur : Ma mère sait ce que je fais dans la vie. Elle sait que de 11h à 18h, je suis devant mon écran à me faire pousser des tumeurs aux poignets.

«  – Bonjour mon Didou,
Dis-moi, je te dérange. J’ai acheté des lits bain-de-soleil qui font absolument trop Long Island et vois-tu, j’ai trouvé quelqu’un pour les mettre dans mon coffre mais je n’ai trouvé personne pour les en  sortir, alors je me disais … si tu voulais bien m’aider… Je t’achète du Coca Zéro, tu veux du Coca Zéro ?
– Pars du principe que je veux TOUJOURS du Coca Zéro.
– Alors tu veux bien ?
– Ok mais tu passes me prendre.
– Elle serait pas un peu paresseuse, Didou ?

Ce que je dis : Rien, je fais comme si je n’avais pas entendu.
La remarque dont je fais l’économie : Je vais partout à pied chaque jour que Dieu fait. Tu conduis comme un gamin de 9 ans qui aurait Tourette et le hoquet.  Si je te demande de venir me chercher, c’est pas pour le plaisir de mourir avec toi sur la route, c’est non seulement parce que la providence veut que tu y sois, dans ta bagnole, attendu que tu m’appelles depuis le parking où le gentil monsieur a chargé tes bain-de-soleil, mais aussi et SURTOUT parce que je veux retourner rapidement devant mon écran, parce que je veux finir ce que j’ai commencé, corriger un chapitre.

Ce qui est nécessaire à la compréhension du lecteur : Je ne me foule pas la bite pour les autres. Si je n’ai pas envie de faire un truc –  t’aider à déménager ou faire ma déclaration d’impôts –  je ne le fais pas, quitte à fâcher. Me forcer, c’est au-dessus de mes forces. Donc quand je fais quelque chose, c’est soit qu’on m’a manipulée, soit que j’ai pris la décision de le faire. Sinon, macache. En cela, si on peut dire que je suis « bien un bélier »,  la notion de  rendre service dans le sens de « corvée »  m’est peu familière.  Ma mère, quant à elle, pourrait très sérieusement se locher la gueule en essayant de le faire toute seule et j’ai envie de lui faire plaisir. Donc oui.

Bilan : Ma mère a une propension très étrange – dont ma sœur et moi sommes les premières et avantageuses bénéficiaires – à traiter les gens comme si ces derniers étaient ses employés. Non pas qu’elle abuse sur les demandes et les « services », elle-même étant ce qu’on qualifie de serviable, mais je crois simplement que si elle le pouvait, ma mère me paierait en chèque-emploi-service pour que je fasse sans mots dire et de la façon dont elle l’entend exactement ce qu’elle attend de moi.  Faute de chèques-emploi-service, ma mère m’achète avec du Coca Zéro. On notera aussi la distance recherchée dans son emploi de la troisième personne du singulier pour critiquer la fille à qui elle s’adresse, pourtant.  Et à qui elle demande un truc, ça c’est cadeau.

En dépit de tout ça, n’étant qu’Amour et Cheveux, j’accède sans broncher aux doléances de ma mère. Quand je sors de chez moi, il fait une chaleur à pas mettre une pute dehors, je descends l’allée de la résidence, j’arrive à la Seine, je fais 100 mètres et j’ouvre enfin la portière de la Peugeot.

Ce que je dis : Coucou !
La remarque dont je fais l’économie : Non mais c’est vrai finalement, quitte à te garer à l’ombre, chez toi c’était pas beaucoup plus loin. Et puis les saules, tu sais, c’est pas ce qui manque ici, tout, là, partout, sur 500 mètres, que des saules pleureurs. Et puis comme les gens sont rentrés de vacances, qu’on est mardi matin en pleine chaleur, y’a personne donc y’ aussi de l’ombre juste devant chez moi. Partant de ce postulat pourquoi t’es-tu garée si loin ?

Ce qui est nécessaire à la compréhension du lecteur : Ma mère appréhende certaines choses, dont la conduite, la sienne pouvant être qualifiée de nerveuse, aussi est-ce pour elle une source de stress danaïdique (vrai mot), la logique voudrait donc que quelqu’un avec un grand filet à papillons vienne lui retirer son permis. Il n’en est rien en ce monde. Quand ma mère conduit, il convient donc d’éviter de parler et de guetter le danger en récitant trois pater, pendant ce temps, elle se chargera de faire la conversation.

Quand nous arrivons au croisement de sa rue, source de stress, une voiture est stationnée sur le bas-côté de cette rue en pente, ses nouveaux voisins déchargent des matelas. Une voiture descend, je sens le stress de ma mère monter quand elle se positionne derrière la voiture en stationnement, puis, quand elle s’engage pour la dépasser, ripant son pneu sur le trottoir et lâchant par nos fenêtres baissées un « MEEEERDEUAAAAH » absolument hystérique à l’adresse des nouveaux arrivants.

Ce que je dis : Putain mais laisse-les vivre ! T’avais la place de passer !
La remarque dont je fais l’économie : Tu sais, Maman, si j’étais à la place de ces gens, ce que je me dirais ? Mettons-nous veux-tu bien à la place de ces gens deux petites minutes, bon, ils stationnent et ok, ils ont pas mangé le trottoir comme les autres qui sont garés, mais moi je vois une dame aux cheveux blancs, le visage déformé par la colère, qui hurle merde alors que tout le monde arrive à passer sans problème, bah moi je me dirais deux choses : « cette femme est folle » et « celle-là si elle tombe, je la ramasse pas. ». Si j’étais ces gens, je prendrais la tête de John Malkovich dans Con Air, quand il dit  « you’re somewhere between the cockroach and that white stuff that accumulates at the corner of your mouth when you’re really thirsty.”

A 8,56mn.

Bilan : Ma mère supporte mal la chaleur et les gens en général. Elle a aussi sérieusement commencé à entamer ma patience.

Mais sinon, bonne ambiance.

Nous arrivons chez elle, ces conneries pèsent un âne mort et ma mère ne pense pas à se pousser de mon chemin, aussi s’offusque t’elle de mon « PARDON ».

–          Je vais lâcher, putain, où je les mets ? Où je les mets ?

–          Là, sur la terrasse mais de façon à ce qu’ils regardent VERS le jardin… Mais NON ! Pas comme ça, écoute ! Dans l’autre sens !

–          Arrête de me parler comme si j’étais ta bonne, je pense juste à POSER ces trucs, pour l’instant.

–          Oh tu vas pas commencer, hein, POUR UNE FOIS QUE JE TE DEMANDE UN SERVICE.

Ce que je dis : Putain mais je le crois pas,  tu me parles comme à un chien et en plus tu m’engueules ?
La remarque dont je fais l’économie : Mais va chier !

Ce qui est nécessaire à la compréhension du lecteur : Je suis pas grossière qu’avec les inconnus, j’insulte aussi mes proches.

Il va de soi que je me suis barrée dans la minute pour ne pas céder à la violence.

Bilan : Et voilà, Ninette adorée,
Comme un bon vieux chat fatigué,
Je viens déposer à tes pieds,
Le cadavre de ma matinée.

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