« C’est terrifiant, la vitesse à laquelle ça passe. Qu’est-ce qu’ils sont grands… »

C’est ce que je me disais ce matin, en hurlant à Culculine de FAIRE LA STATUE, PUTAIN, t’as compris LA STATUE c’est pourtant pas compliqué BORDEL, putain, CHIOTTE et à Grumeau d’arrêter de se vautrer sur sa sœur car ils avaient bien insisté, au téléphone : il fallait prendre des photos des enfants, ça lui ferait tellement plaisir. Penses-y d’accord ?

Même si l’optique de faire quelque chose pour mon grand-père me réjouissait à peu près autant qu’une partie de jokari avec le cadavre moitié de Carlos (Dolto) et moitié de Benjamin Castaldi, je mettrais du cœur à l’ouvrage dans la réalisation du cliché.

Parce que tu comprends, ce sera sans doute le dernier…

J’avais bien compris le message. De toute façon, je vais te dire, les alertes Facebook sur ton portable à 01h00 du mat’ qui commencent par « Les filles, dimanche dernier votre grand-père… »  ça pue de la gueule di-rect. Quand je lis le message et que je me rends compte qu’il n’a pas encore passé l’arme à gauche mais qu’on a quand même jeté un œil coupable à ses costumes, je ne sais pas quoi dire. Alors c’est ce que je réponds, franchement, je ne sais pas quoi dire.

Pour différentes raisons j’ai du mal à m’émouvoir, j’ai très vite intégré le fait qu’on pouvait ne pas aimer sa famille et cette personne à mes yeux ne compte pas vraiment. Je ne pense à lui que lorsque quelqu’un mentionne son nom. Je ne le déteste pas mais je me fous de ce qui peut bien lui arriver d’une manière absolument assumée.  La distance, le deuil, l’égoïsme et toutes ces choses qui séparent les familles avaient bien fait leur taf, au fil des années, tranquille Emile comme on détricote une écharpe. Quatre-vingt-quatorze ans à faire chier le monde, y’a un moment où faut savoir foutre la paix aux gens, me dira ma mère alors que je hoche la tête avec empressement.

Je suis bien emmerdée, sur le moment. Je n’ai pas envie de feindre d’être affectée mais j’ai plus envie de donner d’avantage l’impression à la famille de mon père d’être une sociopathe avec des daddy issues de tarba.

Dilemme.

Je tente un « C’est où ça, Villeneuve Saint-Georges ? » ce à quoi mon zink me répond en substance « Googlemap connasse, j’suis pas ton boy », puis un « Je vais essayer de venir » fade qu’il sanctionne d’un « j’espère pour toi ». Un infarctus, il est tombé, les soins intensifs, il est en cardio maintenant, les médecins n’opèrent plus.

C’est mon oncle que j’ai au téléphone le lendemain: Il est très fatigué, son aorte ne remplit plus son rôle. Et puis tu comprends, il ne veut plus manger. Là, à ce stade, ça ne tient plus qu’à lui. Un jour, une semaine, un mois, un an… ils ne savent pas.

Hmm. Hmm. Hmm. Bah c’est exactement comme…

Je m’arrête de parler avant de comparer mon grand-père à notre vieille ford break sans roues ni carburateur qui traîne sur le parking depuis cinq ans. Il me passe ma tante, qui me demande de venir, parce qu’elle a besoin de nous avec elle.

À demain. On vous attend à la gare.

Tu brasses de l’air, me dit ma sœur et je la ferais passer par le balcon tellement ça m’énerve de la voir plantée dans le salon alors que je m’affaire et que je n’ai pas posé mon boulé depuis 8 du mat’. Nous partons sous un soleil d’automne, un peu tendues. Dans le train, on ne parle pas. Dans le métro, on se parle à peine. Dans le RER, on se tait. Je me remaquille. Le type d’en face nous mate sans vergogne, ma sœur et moi, et je me demande si je dois sucer mon bâton de Guerlain pour qu’il comprenne que ça se fait pas. Je fume ma quatrième cigarette d’herbe de cannabis de la matinée devant la gare de Villeneuve Saint-Georges et ses bouchons. Maussades. Aucune de nous n’est là pour l’homme de quatre-vingt-quatorze ans, on se console avec la promesse de voir les autres, surtout. Le « on arrive tout de suite » se transforme en 22 minutes, nous trépignons, il fait chaud, il y a du bruit, des bagnoles, du bordel, la chaleur et on veut pas être là anyway.

–          Tu crois qu’il va t’appeler Evelyne ?

–           Probable ouais, si il gadouille. C’est ce qu’ils m’ont dit, en tout cas.

–           C’était sa pute, tu savais ?

–          Je SAIS.

Je me doute bien maintenant qu’il y avait une forme de compliment sous cette erreur, mais fut-ce la main au cul qui accompagnait invariablement ses « Elle est belle, Evelyne, espèce de CHAMEAU », j’avais du mal à l’apprécier à sa juste valeur quand j’avais 14 ans.

Ils arrivent au moment où je décide secrètement que ça va bien, là, dans cinq minutes ça y est je me casse. On se presse dans la sköda avec entrain. Mon oncle conduit comme un taré dans les rues avant qu’on ait le temps ma sœur et moi d’attacher nos ceintures. C’est parti. J’ai pris tout ce qu’il faut ; un dessin, une vidéo et des photos, de belles photos retouchées du contraste et de l’intention.
J’éprouve une joie inédite à retrouver mon oncle et ma tante. Nous arrivons.

Les travaux en cours font ressembler l’hosto à un hangar, un entrepôt avec d’un côté les vieux et de l’autre les bébés. Jean-Rodrigo, Pierre-José, vous faites pas chier, mettez tous les dégueu au même étage.

Comme ça, au moins, on s’emmerde pas.

Bref, on arrive. Sérieusement j’ai peur de le voir. J’ai peur de le voir parce qu’il va peut-être mourir bientôt, qu’il peut pas faire celui qui sait pas et comme j’avais pris sur mon temps libre de passer en revue les sujets de conversation potentiels, j’avais rapidement constaté qu’aucun des topics sélectionnés par mes soins ne sauraient passer les douanes de la morale et des moeurs, me laissant ainsi bien peu de cartouches pour farder ma parfaite indifférence.

Ma tante nous dit qu’elle veut lui faire une surprise et entre d’abord seule, et ma sœur et moi de nous demander simultanément si elle tient vraiment accélérer l’œuvre de Dieu, la part du Diable.  La chambre est claire avec de grandes baies vitrée et glaciale.
Je me penche sur lui comme sur un berceau, il est super vieux.

« Chameau. »

Je l’embrasse et ne sentant aucune partie tendre de ma personne innocemment explorée par la main tellement étourdie de mon grand-père, j’en conclus qu’il est vraiment vide de force. Sa peau est très sèche, violette et marron par endroits. Il sourit, son fils lui ressemblait tellement. C’est ça que je redoutais un peu. Revoir un peu de mon père et à dire vrai son pire, le moche en lui qui ne dormait pas la nuit. C’est un vieillard que nous voyons mais la fatigue fige son visage dans les identiques traits graves et méditerranéens de son fils, 20 ans plus tôt. Le même teint olivâtre et gris, effacé. Une brume autour de lui. C’est une très vieille machine que mon grand-père. Mes yeux se posent sur un pot d’eau gélifiée édulcorée et je ne savais pas que ces choses devaient exister pour certaines personnes. Dénaturer. Première étape. Il attrape mon bras sans réelle prise et je me penche sur lui.

« Tu es belle, Chameau. »
Merci, Papy. Toi aussi. Te méprends pas, je fais pas la belle c’est juste que mon grand-père est un vrai queutard, pour parler pudiquement .

Tu as vu le docteur, Papa ?
Oui.
Et qu’est-ce qu’il a dit alors ?
Fauteuil.
Ah oui, ça il faut que tu t’asseyes et que tu manges. Ma tante lui tend un Cornetto, une bouteille de Volvic citron et une serviette à carreaux.
Qu’est-ce que tu as fait ce matin ?
Qu’est-ce que j’ai fait ce matin… Il me regarde.
Qu’est-ce que j’ai fait ce matin ?
J’en sais rien, je peux te dire ce que j’ai fait moi ce matin mais toi, chouf, je sais pas.

J’observe son corps maigre et incroyablement petit, sa respiratoire pénible et courte. On montre les photos des enfants et on sent bien qu’il s’écrase sous le poids de sa vie, cette vie qu’il semble seulement mesurer, avec ce qui pourrait être de l’innocence. On parle de Mika qui ne va pas tarder à arriver. Mon grand-père se lance dans une critique dithyrambique de son petit-fils aîné. Son élégance, sa douceur, si attentionné, si serviable et si drôle. Et son rire, là, idiot. Le même rire que Marc.

Ma tante approuve.
Ils ont effectivement énormément de points communs, cette façon de toujours…

Un homme très âgé, en peignoir, entre dans la chambre et va se poster à la fenêtre. Mon oncle s’empresse de nous révéler que ce monsieur est atteint de la maladie d’Alzheimer et qu’il fait chier tout l’étage à entrer chez les autres pour y revendiquer sa place.

Cette façon de toujours tendre la main vers les autres, grand seigneur, la grande classe, toujours, aimé de tous, donnant sa chemise…

Le voisin de chambre, découvrant l’intrus,  interrompt ma tante.

–          Monsieur Delgado, qu’est-ce que vous faites là, encore ? Vous savez bien que c’est mon lit.
Ah non, non, c’est moi. L’infirmière m’a dit que c’était ici ma chambre, c’est ma chambre.
Non, vous n’êtes pas dans votre chambre. La vôtre est de l’autre côté du service.

–          Non.

–          Sortez, maintenant.

Le voisin de mon grand-père tirait son coucou par le pyjama pour le guider calmement vers la sortie. Ma tante reprend, déconcentrée par Monsieur Delgado qui a Alzheimer comme le soulignera encore trois fois mon oncle durant les deux minutes qui suivront.

Cette façon de donner sa chemise à n’importe qui, adorable avec tout un chacun. Même les clochards, ils leur filaient 500 francs. Ah non… hein…. Vraiment votre père.

MONSIEUR DELGADO !

Pendant qu’une infirmière réessaie péniblement d’extraire Monsieur Delgado de leur chambre et que Mike arrive sous la classique standing ovation familiale que suscite la moindre de ses apparitions, mon grand-père me semble plus incarné que jamais. Réel. Éric, lui, est resté à Miami.

Je regarde mon grand-père regarder son petit-fils de 36 ans, il n’en perd pas une miette. Il le regarde et sous ses paupières, on voit les années défiler et sa mémoire du passé au vif-argent irriguer une âme presque neuve. Je regarde sa bouche, qu’il a donné à ses enfants et petits-enfants. Cette bouche aujourd’hui incroyablement lasse et avide, en tous points semblables, mâchoires-denture, à celle de mon père quelques jours avant sa mort. Et sa peau de toutes les couleurs. Du parchemin.

Il veut retourner à la maison de retraite. Ma tante change de sujet en engrainant Monsieur Delgado, qui s’est je ne sais comment une fois de plus incrusté dans la chambre avec dans l’idée d’aller couler un bronze et de retrouver son dentier. Les yeux de mon grand-père se perdent dans le vague.

Il marmonne et appelle sa mère en grec, qu’il mélange avec de l’espagnol, marmonne son enfance tout près de sa mère, les yeux de sa mère, noirs, son monde au uzo. Sa fille traduit. Il marmonne qu’elle n’a pas supporté de l’envoyer en France, il dit qu’à partir de 38 c’était l’horreur. Elle précise quand elle a fini par quitter Salonique pour la France et son fils.

Il finit par se plaindre de Monsieur Delgado en l’insultant à voix basse avec un regard plein d’un mépris dur que je reconnais très bien pour l’utiliser moi-même à peu près six fois par semaine. C’est pas tant les rires bêtes, les bouches et les cœurs sur la main qu’on se transmet que les regards. Il redemande à retourner à la maison de retraite.
On lui dit de manger.
Il dit qu’il veut pas. Que c’est dégueulasse et qu’il n’a pas envie de manger.
Sa fille lui rétorque qu’il était prisonnier de guerre et qu’il en a par conséquent vu de plus amères. Elle veut pas lui laisser formuler qu’il refuse de mourir ici.

Elle continue sur la guerre pour faire diversion.

Ça c’était dur.
J’en ai pas bavé. J’en  ai  C H I É. J’ai jamais autant eu mal de toute ma vie. Qu’est-ce que j’ai eu mal, mon Dieu, qu’est-ce que j’ai souffert… La seule chose qui nous différenciait des déportés dans les camps c’est qu’on n’avait pas de chaînes.
Tu connaissais Peppo avant de le voir  là-bas ?
Oui, on s’est retrouvé là-bas par hasard. Lui il venait de… de l’Espagne, je crois.  Je sais pas ce qu’il faisait en Espagne.
Et tu travaillais bien sûr.
Constamment.
Ça a duré combien de temps avant que tu t’échappes ?
Cinq ans.
Et Peppo ? Il était avec toi ?
Beh oui, je t’ai dit, ma fille.
Non mais quand tu t’es échappé.
Ah oui, il y avait Ruben, Max, Maurice.  Et il y avait Peppo, oui.

Je partage du sang avec tout le monde dans la pièce, si ce n’est mon oncle tunisien et Monsieur Delgado, probablement caché sous le lit.

Au-delà de l’impossibilité de me mettre subitement à aimer mon grand-père, je réalise que je ne le connais pas. Que je ne connais de lui que ses défauts et pas ses histoires. Qu’il ne nous a montré que le tout nase durant sa vie et à la fin, grands travaux j’ai vu la Vierge. Je lui en veux de ne pas lui en vouloir d’avantage, tant il est désormais dépouillé du superflu et léger pour la mort.

Il fait partie de ces gens foncièrement égoïstes qui malgré un passage comme tout le monde sous les fourches caudines et  traverser une guerre même, le grand massacre, le cul bordé de nouilles, sauver sa peau et se la garder pour soi, se servant de chacun, goûtant chaque chose, jouissant de tout, opportuniste, esclavagiste, multiple gagnant au Loto, lubrique, mysogine, laissant tambouriner sa violence et sa colère et la faisant croître et couler dans nos veines nées rebelles. Dans ce simple regard à Monsieur Delgado, son héritage. Ces gens dont je fais partie, sur bien des points.

Quand nous partons, il attrape mon bras.
Il me regarde et je sais qu’il me voit, j’ai l’impression que c’est la première fois depuis  20 ans. On dirait qu’il veut emporter les gens avec ses yeux puits, garder une image la plus précise possible. Dans les yeux noirs de mon grand-père, cette pure stupéfaction innocente : C’est terrifiant, la vitesse à laquelle ça passe.

Elles te plaisent, les photos?
Très.
Salut, Papy.

Chameau.

Publicités