Je sais pas comment j’en suis arrivée là. Je crois que ça s’est passé quelque part entre un rapport sexuel et une bouteille de parfum à 100 balles. Et puis pour tout avouer, y’avait aussi cette volonté de renouer le contact avec la famille de Pute. J’ai pas vraiment connu mes grands-parents et si mes enfants – eux –  en ont trois, autant qu’ils en profitent. Surtout que Perdepute et Putedeperdepute  avaient clairement exprimé le désir de les voir.

Il était d’abord convenu entre Pute et moi que je préfèrerais  m’enculer à sec avec un niveau à bulle que de passer 75 heures les yeux dans les yeux dans les yeux dans les yeux dans les yeux dans les yeux avec la famille sans la possibilité de m‘injecter à intervalles réguliers des shoots de dada. Je n’avais pas besoin de le verbaliser, il m’a dit « Tu viens je prends mon vendredi, on va voir mon daron et on rentre dimanche », je l’ai regardé, il a compris le « hahahahaha LOL » et il ne m’en a plus reparlé.

Seulement il a oublié d’être con, l’enculé.  Pis je savais pas dans quoi je m’embarquais, remarque, c’est ça aussi… la candeur. Je te disais donc que ça s’était passé entre un rapport sexuel et une bouteille de parfum. Tout ce putain de cauchemar a commencé avec cette bouteille de parfum. Il est sorti en Europe le 17 août 2012, j’appelle Coco Noir.

Le truc essentiel à savoir c’est que je vends un certain nombre de parties de mon anatomie contre du Chanel. Surtout la joaillerie. SURTOUT la parfumerie. Mais y’a une totale injustice, n°5  – tout comme la grande majorité des parfums de la marque – sur ma peau, ça donne les pires virages du monde. Je cherchais à savoir ce que ça faisait de trouver son parfum. Et puis voilà, il est sorti le mois dernier.

Mais avant ça y’avait le rapport sexuel. Pute c’est pas du genre à arrière-penser quand il baise, c’est pas non plus du genre à se servir du sexe comme d’une arme. Lui tout ce qu’il demande, c’est qu’on veuille bien lui en donner, du sexe. C’est pour ça que je me suis pas du tout méfiée, que j’ai absolument pas vu de lien entre sa langue dans mon oreille, sa main dans mon futal et les clés de voiture qu’il agitait sous mes yeux. Il m’a dit « on va chez mon père », j’ai répondu « Pas de problème » et  en deux minutes c’était plié. Procureur d’orgasmes depuis 2003, quand même.

Le lendemain jour du départ, je me ravise.

–          Non parce qu’en fait, j’en ai marre, ça fait des mois que je te dis d’acheter une caisse, n’importe quoi, une AX mais j’en ai plein le cul de voyager dans la bétaillère, quoi. Je veux un moyen de transport qui n’impose pas le port d’un casque anti-bruit et d’un harnais.  No fucking way je vais en Auvergne avec l’Iveco.

–           Non mais pas de problème, j’ai loué une C3.

–          Ah. T’as pensé à tout, on dirait…

–          On dirait…

–          Non mais bien joué.

–          Merci, oui.

Il m’a tendu un sac Nocibé.

–          Cadeau, pour toi. De mon cœur vers ton coeur.

–          Qu’est-ce que c’est que ce bordel, j’ai déjà dit oui…

–          Non mais rien à voir, ouvre.

–          Tu déconnes… Non, c’est quand même pas… HAN NAN CAY PA VRAY, viens-là que je te SUCE. Hiiii, HAN C’EST TRES VILAIN, ça… Ouuuuuh ! Putain, putain, putain, putain… Oh ouais nan… AHHHHIOU AHHHHIOUUUU… Putain de sa race je vais CREVER de bonheur. Mais il coûte une blinde, putain ! Viens-là!

–          Oui deux secon…

–          VIENS TOUT DE SUITE ME METTRE UNE FLAQUÉE.

–          Hey respire, je viens.

–          Je vais te casser la fraise, tu vas pas comprendre ce qui t’arriv…

C’est là que j’ai réfléchis deux minutes et que j’ai eu comme un doute sur ses réelles motivations. Pute m’offre rien, même pas un bédo.

–  Dis donc, Pute ?
– Ouais ?
– Ils habitent où exactement en Auvergne, ton père et sa nouvelle femme? Genre Murat ?
– T’es douce, tu sens bon…
– Non mais sans déconner.
– Bah c’est pas tout à fait l’Auvergne… disons que c’est le sud-centre. Voilà.
– On parle de quoi, là ? Nord ou sud de Clermont-Ferrand ? Parce que par Sud-Centre, t’entends  Centre en fait, c’est ça ?
– Bah c’est à deux pas de Montluçon, quoi.
– À deux pas de Montluçon vers la Creuse ?
– Non pas exactement la Creuse.
– Qu’est-ce que c’est, pas exactement la Creuse, bon sang de merde ?
– L’Allier, pourquoi ?

C’est là qu’il m’a mis un violent coup dans la nuque.

Quand je me suis réveillée, j’étais sur l’A71 et Grumeau tapait Culculine avec son propre téléphone Cendrillon pendant que Pute chantonnait « Mon papa, ne veut pas, que je danse que je danse, mon papa, ne veut pas, que je danse la polka » avant de partir sur un rire démoniaque et que des ailes de chauve-souris lui poussent à la place des oreilles et puis il me hurlait « JE VEUX DES VACANCES T’ENTENDS ?  DES VACANCES ». Après, il avalait le volant.
Quand je me suis vraiment réveillée, j’étais sur l’A71 et Grumeau tapait sa sœur avec son propre téléphone portable Cendrillon. Pute ne chantait pas.

–          Tu te rappelles quand tu m’as dit que tu voulais arrêter de faire de gros compromis pour pouvoir n’en faire que des petits ?

–          Non.

–          Mais si. Bah là, c’est un petit.

Quand nous sommes arrivés, il n’y avait pas de frelon en vue, juste Perdepute qui nous attendait en clopant. Quand nous sommes entrés à l’intérieur de leur maisonnée, j’ai fait différents constats immédiats que je n’ai pas pu m’empêcher de faire partager à mon entourage proche. C’est moi ou il y a beaucoup plus de jaune et de vert que nécessaire dans cette turne ? Ah tiens, des Brise Touch and Spray. Des télés, y’en a combien ? QUATRE ? Et celle du salon, elle est allumée pour les fleurs en tissus ou le poster de chat ?
Pute m’a tendu mon flacon de Lexomil pendant que les enfants surexcités suivaient leur grand-père dans le jardin archisec. Quand je suis venue les rejoindre, la seule chose que j’avais en tête c’était de fumer un tarpeï.
–  Hey pssst… Pute…

–          Hey… Pute. Psst putain.

–          Quoi, bordel ? Quoi ?

–          Passe-moi le paki. Je suis morte de trouille, j’ai cru voir passer des nains de jardin et des écureuils en plastique.

–          J’ai pas de paki.

–          Non mais sérieux.

–          J’en ai pas, je te dis.

–          Mais il est où ?!?

–          Je sais pas, moi… Environ trois cents cinquante kilomètres au nord-ouest, chez ton dealer…

Quand je suis revenue à moi, j’étais à table devant un poulet rôti. Perdepute s’échinait à m’expliquer la vulgarisation du langage C dans la programmation personnalisée des nouveaux logiciels libres et par extension, des derniers systèmes d’exploitation tous plus ou moins dérivés d’UNIX.

–          Moi, j’utilise Gimp.

–          Ah.

–          Vous saviez que Jean-Luc Delarue s’était converti à l’Islam ?

J’ai tourné la tête sur ma gauche, pour découvrir Putedeperdepute en train de me masser l’épaule et les cheveux. Je me suis rappelé que j’avais pas le droit de la taper rapport à son cancer alors je me suis juste subrepticement dérobée à sa prise en allant m’asseoir à l’autre bout de la table.

–          Eh bien, non…

–          Tu veux un whisky, VF ?

–          Non, merci. Je ne bois plus d’alcool.

–          D’accord, un champagne alors ?

–          Non merci. J’ai arrêté de boire de l’alcool.

–          Ok alors un Martini blanc ?

–          Non merci. J’ai arrêté de pillave comme une truie et à la place, j’ai recommencé à me défoncer au shit, comme ça, je gère mieux ma consommation.

–          Pour en revenir à Jean-Luc Delarue, il s’était quand même converti à l’Islam. C’est pas rien.

–          Bon. D’accord. Fils ? Jaja ?

–          Rince-moi.

–          Mais qu’est-ce qu’il foutait chez les islamistes, Delarue, quand même ?

–          T’es sûr Papa ? j’ai jamais entendu parler de ça.

–          Qu’est-ce qu’on en a à branler, surtout…

–          Si on l’a vu à la télé. Ça a fait scandale.

–          Pourquoi ?

–          Bah Delarue islamiste !

–          Mais nan putain musulman !

–          C’est quoi la différence ?

–          La différence c’est que les musulmans suivent les préceptes du Coran alors que les islamistes se servent de leur religion pour obtenir la victoire de la nuit sur l’esprit. C’est le cas pour chaque extrémiste, d’ailleurs. Ou pour les cons, en général.

–          Calme ta joie, Mimine. T’es pas au cirque. Je te rappelle que tu portes du parfum.

–          Non mais quand on dit des mots avec sa bouche pleine et qu’on va chercher son couscous le dimanche comme un bon français, autant savoir ce qu’ils signifient. Histoire de pas passer pour un boche.

Là-dessus, Pute est parti me chercher un Coca Zéro et je ne sais pas ce qu’il avait mis dedans mais j’ai rien vu d’autre que l’écran de mes paupières pendant douze heures.

Quand j’ai rouvert les yeux, il faisait jour dans la chambre jaune et verte au couvre-lit vert anis. Deuxième jour de ma captivité.
Je regarde les livres qui ornent les petites armoires basses Ikea, cinq exemplaires de Guillaume Musso, Le Petit Prince, Les Fleurs du Mal sur lequel est négligemment posée une longue chaîne portant une clef ancienne. Anna Gavalda. Florence Aubenas. Le gigantesque écran de télévision. Je me demande ce que Pute m’a fait boire mais je suis à peu près sûre que les milliers de Mr Magoo agitant une bouteille de Coco Noir que je vois danser sur les murs ne sont là que dans ma tête.

Onze heures.

–          PUTE !

–          …

–          PUTE !

–          Hein ? Quoi ? Mais ça va pas bien, non ? De gueuler comme un putois…

–          Qu’est-ce que t’as mis dans ma cannette hier ?

–          Un Stilnox et un des antidouleurs d’ après ta grosse extra-utérine.

–          De la morphine ?! Ils étaient pas périmés ?

–          Je sais pas. Allez, grouille-toi on part à Hérisson.

–          Non. D’abord t’arrête de me droguer, s’il-te-plaît.

–          Ok mais t’arrête d’insulter mon père, alors.

–          Je l’aime bien mais il est raciste ton papa, Pute … Ta mère, à côté, c’est Julien Dray.

–          Je m’en branle, tu fais comme si ou je te fracasse la tête avec ta propre pharmacie.

–          Tu trouves pas qu’on donne pas forcément le meilleur exemple pour Sidonie et Martin ?

–          Grumeau et Culculine.

–          Ouais… Dis, ça fait longtemps que je les ai pas vus. Ils vont bien ?

–          Nickel, ils jouent dehors, on t’attend pour partir.

–          Ok je vais passer cette robe de chambre et j’arrive.

–          C’est ça.

À Hérisson, les vestiges de l’ancien château médiéval se dressaient comme des I ruinés. Je regarde Putdeperdepute  s’extraire très lentement de la voiture et tout aussi lentement se diriger vers Culculine et moi, Culculine et moi mal réveillées. La GUEDIN, ouais. Elle nous attrape par les queues de cheval et nous tourne brusquement tandis que les flashes du Nikon de Perdepute se mettent à crépiter.

–          Bah les pattes, Capitaine Krabs…

–          Pardon, ma douce ?

–          Arrêtez de me toucher s’il-vous-plaît.

[Excursus sur Putdeperdepute : la première fois que j’ai rencontré Perdepute et Putdeperdepute c’était le premier avril 2008, jour de la naissance de Grumeau. Forcément désireux de propager la bonne nouvelle, Pute décide d’appeler son père. Papa t’es assis ? Non je suis à l’hôpital avec ma femme. Ah merde. Non mais t’inquiète la routine. Ah ok, parce que mon fils est né. C’est génial, ça, félicitation mon grand ! Il est TOUT PETIT. Je suis désolé mais je te dis, je suis à Charles Nicolle alors je peux pas rester au téléphone dans le service. Eh mais NOUS AUSSI ON EST A CHARLES NICOLLE ! Ah bon ? Mais quelle coïncidence EXTRAORDINAIRE. Bah ouais, chambre 301, elle va bientôt remonter du bloc, viens ! Ok, j’arrive.

On est d’accord quel est le meilleur moment pour rencontrer son beau-père qu’en remontant de césarienne ?

On est d’accord aussi, quand on ne connait pas la nana du fils de son mari et à fortiori quand cette dernière a accouché de son premier enfant dans les deux heures qui ont précédé, on évite de l’embrasser sur le FRONT pour lui dire bonjour. Fin de l’excursus sur Putdeperdepute, WAY, WAY, WAAAY trop démonstrative.]

Je me jette sur Pute.

–          Pitié, maître ! Je vais la jeter dans le ravin si elle arrête pas de me suivre.

–          Tu ne touches pas à un seul de ses cheveux.

–          Mais c’est elle qui veut pas lâcher les miens, elle mettrait le nez dedans si elle pouvait, je pense.

–          Elle t’aime bien, c’est tout.

–          Mais elle est me touche tout le temps et elle est lente. Au moins, ta mère, elle me déteste tellement qu’elle a la gouache. On s’emmerde pas.  C’est un pétard ?

–          Non.

–          Va y fais pepse. FAIS PEPSE.

–          C’est une roulée, putain. Tiens prends ça.

–          C’est quoi ?

–          Tu veux vraiment savoir ?

–          Non, pas vraiment.

Plus tard, j’étais à moitié vautrée dans le donjon en caressant les pierres rouges et poreuses, comptant les faucheuses. Je me disais qu’après tout c’était fun l’Allier, que les drogues c’était quand même vachement bien, jusqu’à ce que Putdeperdepute se sente obligée de venir s’allonger à côté de moi.

–          Non mais quoi, encore ?

–          Je te dérange ?

Derrière elle, Pute me regarde droit dans les yeux en faisant passer son pouce sur sa gorge et en agitant discrètement une plaquette de Néocodion.

–          Noui.

–          Tant mieux.

–          J’ai hâte de rentrer chez moi.

–          Chez moi tu veux dire ?

–          Non, chez moi. J’ai le mal du pays.

Putpdeperdepute se sent obligée de me caresser les cheveux en fredonnant.

–          J’ai une mère, vous savez…

–          Oui.

–          Lâchez mes cheveux, s’il-vous-plaît.

–          Non.

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