Pute et moi, on a peu de choses en commun en dehors des enfants et de la brosse-à-dents.

Ce que je veux dire c’est que nous n’avons ni les mêmes passions, ni les mêmes convictions, ni les mêmes centres d’intérêt. Nous n’aimons pas la même musique, ne croyons pas aux mêmes choses, n’aimons pas les mêmes gens. Par exemple, on a un ÉNORME contentieux à propos de Chevalier et Laspalès.

Pour tout te dire, on a trois choses en commun : Grumeau, Culculine et Julien Lefèvre.

Pour t’expliquer qui est Julien Lefèvre, faut qu’on « reparte 24 ans en arrière » comme dirait ma belle-mère – qui part ailleurs déteste Julien Lefèvre et nous voue dès lors une haine étonnamment identique, la haine envers celui ou celle qui corrompt son enfant – donc en 1988, date à laquelle Julien Lefèvre et moi nous sommes retrouvés sur les bancs de l’école.

À une date similaire, ses parents s’installaient au laboratoire de recherches balistiques et aérodynamiques, là où vivaient aussi petit Pute et ses parents.

Le laboratoire de recherches balistiques et aérodynamiques, c’est cette zone floutée sur GoogleMap, plantée en plein milieu de la forêt, où habitaient nombre d’enfants de mon entourage. Un havre à l’US, isolé du reste du monde par les arbres et la toute relative altitude par rapport à la ville, un monde à part fait d’allées aux maisons identiques, de cabanes dans les arbres et de forêt où vivaient nos amis et travaillaient leurs parents. Il lui faudra une histoire un jour, pour toutes les heures que j’ai passées là-bas et celles passées à écouter ma belle-mère en parler.

Pour moi c’était un terrain de jeux infini et parfait mais pour elle, c’était un mensonge où les enfants trouvaient la joie dehors mais où derrière les portes fermées, tout le monde nique tout le monde et personne pour faire comme si c’était vrai.

J’y pensais en préparant le diner et en m’attendant d’un instant à l’autre à entendre Julien sonner à l’interphone. Il a le même âge que le mien, et s’il devait y avoir un concours de celui qui a fait le plus de conneries dans sa vingtaine, c’est lui qui gagne haut la main. Quand il est parti d’ici, la moitié de la population mâle entre 18 et 40 ans voulait sa mort. C’est Tuco, ce mec. Un vrai sans race qui te parle pour t’endormir et qui repart avec ta gourmette, un type qu’est notre ami parce que malgré toutes les emmerdes qu’il t’apporte, il a cette infinie tendresse et cette vivacité d’esprit ; deux purs divertissements.

Quand il arrive avec son berger américain, la première chose qu’il demande c’est si nous avons parlé de sa venue à notre entourage. Ça fait plus de dix ans cette histoire, dira Pute en forme de personne n’en a plus rien à foutre. Je mets L’école du Micro d’Argent pour les souvenirs. Il parle toujours autant, aussi vite, à la même vitesse que son esprit tourne, sans s’arrêter une minute. Il dit que Babylone, c’est fini. Qu’il a envie de baiser sa meuf, mais velu quoi. Que Babylone, ma sœur, t’as craqué, tout est en train de couler. Nous apprenons que ses parents divorcent et qu’il déteste toujours autant son vieux.  Nous apprenons qu’il a décidé de le gifler après l’audience.

–          Faut que je trouve le courage.

–          Oh bah t’as quand même réussi à dire Babylone 58 fois en douze minutes. En ça, je trouve déjà que t’es courageux…

–          Ah parce qu’en fait, ça te manque de plus avoir de casier judiciaire, c’est ça ?

–          C’est vrai. Tu crois que ça va t’apporter quoi de le gifler ? Je veux dire à part de la merde ?

–          C’est tout ce qu’il mérite. Une tarte dans sa gueule.

–          N’importe quoi, putain.

La fierté que Julien retire encore aujourd’hui de son père, c’est qu’il vendait des moteurs de fusée et qu’il allait aussi en Guyane pour les voir quitter le sol, celle de Pute que le sien murmurait à l’oreille des ordinateurs, la mienne que le mien avait la tchatche et une molaire tatouée. Mis à part ça, on a tous les trois eu des relations plus que tendues avec nos pères respectifs. En tant que parent, ça me rassure que ces fiertés enfantines, peu importe les erreurs ou pour certains les douleurs infligées, soient si solides au temps, sans âge et indélébiles parce qu’elles sont peut-être les seules bonnes raisons qui nous font nous résoudre à grandir.

Je sais pas si c’est le cas pour eux deux, mais pour Julien et moi, c’est sans doute ce qui nous a fait devenir amis, cette fêlure sous les vêtements bien repassés et les sourires fluor. Je dis ça à reculons parce que nous n’avons jamais formulé ça enfants, trop occupés à croire que c’était pareil chez les autres et donc, un peu plus juste, un peu plus compréhensible.

Mais pour l’instant on ne parle pas de ça. Pour l’instant, on écoute Julien déblatérer sur son 4S.

–          Gros, écoute-moi. Lâche ton appart, vends tes merdes avant qu’elles finissent par te posséder. T’as besoin d’une télé aussi grande ? T’as besoin d’un putain de canapé ? Hey mais t’as craqué, Gros. Bazarde-moi-ça. Fais comme moi. Tu prends une caravane et tu passes le temps qui te reste à baiser ta meuf. Moi, c’est ce que j’ai décidé de faire. Regarde ça, cette petite chose rectangulaire. C’est tout ce dont j’ai besoin. Ouais Gros. Un putain de téléphone. Qu’est-ce que tu veux de plus que ça ? en plus ça fait des supers photos. Regarde ça la chiennasse. Hey Chouchou, CHOUCHOU, écoute ça la meuf depuis que je l’ai larguée elle se prend pour un feu de forêt. Je-vais-te-la-mettre-sévère-ma-puce. NON PUTAIN. JE-VAIS-TE-LA-MET-TRE-SE-VE-RE-MA-PUCE. Téma la chaudasse. Du latex et tout j’hallucine. Gros, regarde.

–          Je vais surtout aller chercher la bouffe avant de devoir assister à ça.

–           T’y connais rien. Hey Chouchou, tu veux un whisky ? J’en reviens pas la meuf comment elle est devenue chaudasse. Parce que tu vois avant elle déprimait et tout, moi j’ai essayé de lui faire voir la vie autrement mais quetchi. J’ai plus de temps à perdre, moi, c’est fini tout ça. La drogue, Babylone, la rue, putain, la rue, Chouchou, t’imagines ? Bah alors, c’est quoi cette tête de blasée ?

–          Tu passes ton temps accroché à ton tel à nous faire partager les cochonneries que t’envoies à ta meuf alors que ça fait au moins deux ans que je t’ai pas vu et tu voudrais peut-être que je sourie et que je hoche la tête  ? Tu fais que ça de parler, piapiapiaJEDISDELAMERDEpiapiapia. Tu me gaves.

–          Putain mais qu’est-ce que t’es chiante, sérieux.

–          Non mais je rêve ! T’es simplement un petit garçon mal élevé qui sait pas où sont les limites, quoi ! Range cette pute de téléphone avant que je le jette par le balcon.

–          Attendez je comprends pas, je suis parti chercher la pancetta dans le frigo, tout allait bien, je reviens, vous vous sautez à la gueule, c’est quoi le secret ?

–          Hey tu vas pas commencer à faire ta relou, là. Comme par exemple y’a quatre ans, la fois où vous êtes venus en vacances. T’étais TROP CHIANTE, t’as même démonté la porte du camion, tellement t’étais schlass. Est-ce que j’ai dit quelque chose ? Alors balaie devant ta porte, tu seras mignonne. Je lui ai dit que je devais arrêter l’exciter parce que j’étais avec des amis mais elle veut rien savoir.

–          ON AVAIT DIT QU’ON REPARLERAIT PLUS JAMAIS DE LA SEMAINE DE LA HONTE.

–          Objectivement vous avez passé votre temps à vous pouiller pour de la merde. C’était pas plus l’un que l’autre, à dire vrai.

–          Gros, ta gueule.

–          Quand tu nous proposes des vacances et qu’on passe une semaine à picoler un litre de whisky par jour sans sortir en jouant au Monopoly faut pas s’étonner que je devienne chiante et que je sois bourrée. Je te dis que j’en ai rien à foutre du latex de Lulu et de comment elle veut que tu la lui mettes. Et pas seulement parce qu’on va passer à table. Je suis super heureuse de te voir alors raconte-moi autre chose, je sais pas… tu fais quoi, maintenant ?

–          Je vis dans une caravane parce que Babylone, je t’ai dit… et puis je construis des maisons en paille, en pierre et en bois.

–          Non mais sérieusement putain.

–          Mais oui sérieusement, je me suis même spécialisé en taille de la pierre.

On parle sans s’arrêter. Surtout lui. On rigole, ils boivent et je fume. Julien re-raconte le pain au chocolat le plus cher du monde. Il demande des nouvelles du bidasse en fiat panda et je lui apprends qu’aux dernières nouvelles il était plutôt malade. Julien s’en désole et on se remet une couche de lycée. Je donne des nouvelles. On se rappelle des profs. De la fois où il avait sauté par la fenêtre, de la fois où j’avais balancé une table. De la fois où je lui ai mis une beigne. De la fois où on avait brûlé le matelas dans la cave, avec le bidasse en Fiat Panda. Et puis il se tourne vers Pute et lui balance le tour du LRBA à poil, les œufs balancés sur les baraques, la cabane de Pute, le p’tit banc, Lindsey, une antillaise au boule de compétition dont je découvre l’existence. De la fois où ils sont tous partis à la mer pour la rejoindre, du poème que Julien lui avait écrit. Pute hoche la tête avec approbation et avoue à son ami avoir profité des vagues pour cacher la gaule gigantesque qu’il avait en lui pelotant le cul.

–          Enculé de ta race de traitre, t’as peloté Lindsey ?

–          Bah ouais écoute, elle voulait que ça. Rhoo putain elle était bonne. Maintenant si ça peut te rassurer, elle est grosse.

–          Non mais sérieux Gros, j’étais Morgan et toi, tu la tâtes. Judas, va.

–          Elle s’en battait de toi, Juju. Elle voulait Nicolas.

–          Ah ouais Nicolas. Ce petit connard …

–          Ouais… avec son petit collier de merde, là et puis sa mèche de merde.

–          Quel gros connard de petit bourge de merde. Il se tapait toutes les meufs ce petit merdeux de merde.

–          Nicolas, euh, Tosser ? Vous êtes en train de parler de Nicolas Tosser, les mecs ?

–          Ouais tu le connais ?

–          …

–          Vite fait.

–          T’as couché avec lui ?

–          NON.

–          AH LA SALOPE ELLE A COUCHE AVEC NICOLAS TOSSER. Chouchou, t’es sale, so sale !

–          Mais non, putain!

–          Avoue.

–          Plutôt crever. Et puis le sujet, c’est ton meilleur ami qui pelote ton premier amour, recentrez le débat.

–          Bâtard.

–          C’est bon, putain ! Remets t’en !

–          Non, je m’en fous. J’me tape Chouchou pour la peine. Viens là.

–          Non. Mais merci d’avoir proposé.

–          C’est vrai qu’on a jamais rien fait toi et moi.

–          Dieu nous garde.

–          Eh ben, ça me rassure, putain. Il en reste un dans ce bled.

–          Oh ça va…

–          J’ai déjà eu une chance avec toi, je suis sûr. Tu peux le dire maintenant que t’es moins belle et que t’as pris du poids.

–          Pendant deux minutes et demi oui, peut-être.

–          AH TU VOIS.

–          Non mais vraiment, vite fait, quoi.

–          Putain dire que je me suis tapé toutes ses années pour rien. Moi je trainais juste avec toi dans l’espoir de te baiser sur un malentendu. Je suis dégoûté, putain. Je peux te prendre en photo, là, sur ton lit avec ton joint ?

–          Non.

–          Pourquoi ?

–          Est-ce que tu peux me jurer, là, devant ton meilleur ami, que tu ne te branleras JAMAIS sur cette photo ?

–          Mais bien sûr putain.

–          Tu vois, qu’est-ce que je te disais, Pute…  Il a pas de limites.

Il a pas de limite.

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