Tu vois, au début, je voulais te raconter que j’avais vomi du sang pas plus tard que tout à l’heure et que du coup, je commençais à avoir de sérieux doutes quant à mon état de santé général, te dressant ensuite la liste exhaustive de tous mes autodiagnostics sans dramatiser du tout, à base d’hémorragie interne et d’œsophage rompu, angoisses balayées d’un revers de la main d’ici demain peut-être lorsque mon généraliste, sous ma mine constipée de celle prête à entendre le pire, me conseillera d’arrêter de boire 2l de soda par jour espèce de connasse d’addict mais finalement, il y a eu pire entre –temps.. Entre 20h03 : heure à laquelle je me suis dit ça y est je vais crever et 20h35 : heure à laquelle j’ai souhaité ne jamais avoir existé, il y a eu la quatrième dimension.

Mais tout ça, c’est encore à cause de ma propension à imaginer les pires trucs du monde.

D’aucun dirait que je suis une grande rêveuse. En fait la réalité, c’est que j’y fous rarement les bottes. Je passe une bonne partie de mon temps de veille à imaginer des trucs divers, des tonnes de scénarii incluant, selon l’humeur, mes êtres chers ou mes ennemis, le reste du temps, je dors. Le point commun de ces scenarii est qu’ils sont tous ultra détaillés et ainsi, je peux passer des heures à imaginer ce que je pourrais bien faire si la loi m’autorisait à utiliser quelqu’un comme un objet. Bien sûr, il n’y a pas que ce genre de scénars. Y’a les tout mamours directement inspirés du travail de Michael Landon dans la Petite Maison dans la Prairie, y’a les « Vous venez de remporter l’Oscar du Meilleur Espoir Littéraire et vous avez des scalpas à plus savoir qu’en foutre, qu’allez-vous faire maintenant ? Sky is the limit ?», y’a les « J’en avais jamais vue d’aussi grosse, c’est le plus beau jour de ma vie » [Une bite, une banane, une Mauboussin ? Devine.] Et puis y’a les autres.

Ce que j’ai tacitement accepté de me fader en me faisant squatter le sac à mioches, le truc qui est commun à chaque mère qui s’en carre un minimum de son enfant, plus ou moins développé selon les cas : la peur qu’il arrive quelque chose à ma chair de sa chair. Et quand je dis tacitement c’est pire que tacitement. Je suis peut-être forte pour imaginer des trucs mais  j’y avais pas pensé une seule seconde avant d’accoucher, à toutes les horreurs d’angoisses que j’allais me taper à cause d’eux.

Chez moi, grâce à mon anxiété et à ma sur-imagination, c’est particulièrement développé. En tout cas, j’imagine tout le temps toutes les choses horribles et parfaitement probables qui peuvent arriver à quelqu’un en l’espace d’une poignée de minutes et depuis que je suis mère, ce quelqu’un peut cruellement être l’un de mes enfants.

Par expérience, je sais que la vie est potentiellement dégueulasse et devant le champ de mon impuissance à pouvoir les protéger de chaque chose ; j’expie en vigilance et en anticipation punitive. Et je communique énormément auprès d’eux question prévention, sécurité et comment reconnaître un serial killer.

Par exemple si je n’arrive pas à joindre ma belle-mère alors qu’elle garde mon crew, c’est que Grumeau et Culculine sont probablement en train de quitter le pays en pièces détachées.

Je t’explique même pas comme c’est pénible.

Bref, après tout, c’est peut-être aussi pour ça que je vomis du sang. Parce que c’est là que ça a commencé. J’étais en train de préparer le diner et ayant moyen envie de me faire chier la bite, il était évidement clair que son élaboration consisterait en partie en la préparation d’une purée réhydratée. Restait le truc à faire avec. Plus de saucisses et ils mourront de cholestérol à 13 ans et demi, les poissons panés c’est dégueulasse et puis soudain « Score, des steaks ».  Cool, ils sont frais ! Je les déballe, je constate qu’ils sont trop noirs et odoriférants pour être mangés ailleurs que chez les afficionados, je vomis dans ma bouche, je jette les steaks et je cours aux gogues.

Bon. Du sang. Pas de panique.

J’essaie de garder mon calme.  C’est pas grave je vais faire des saucisses.

Pendant que les enfants dînent, je me sens pas très smooth alors je laisse un mot pour Pute au cas où je décède brutalement avant qu’il ne rentre. J’écris ça au dos d’un mot que je lui avais laissé la veille, lui demandant FOR CHRIST FUCK de bien vouloir rapporter la perceuse qu’il était censé me procurer il y a trois mois déjà. Je m’empare du stylo et sans réfléchir, j’écris en gros un concis « J’ai vomi du sang ».

Je m’imagine m’écrouler au sol, inerte, devant mes enfants scotchés par Raiponce et finalement, profitant de mon décès pour manger avec les doigts.

Après j’ai fini par retrouver mon sang froid. J’ai feint de m’amuser de leur dessin animé en apportant les babybel et les marronsuiss. J’ai aidé Culculine à enfiler son pyj tandis que son frère se débrouillait tout seul. Millième négo du « Non tu ne gardes pas ton slip pour dormir ». Culculine me réclamait depuis les toilettes et en revenant dans le salon, j’ai vu la mort en face.

En fait, c’était pas tout à fait la mort. C’était mon fils qui se la secouait décomplexe, en me regardant droit dans les yeux et en souriant. Il n’y avait à mon grand désarroi aucune équivoque dans sa gestuelle, pas plus que dans son regard béat qui disait « Regarde Maman, ce que je sais faire. ».

Ça aussi c’est typiquement le genre de truc que j’ai jamais imaginé vivre attendu que mon fils a quatre ans et demi. Je suis pas censée vivre ça avant d’avoir minimum trente-cinq ans.

Que faire ?

Glad you ask.

Peut-être que la bonne attitude à adopter aurait été d’éviter de hurler illico « Qui t’a appris ça ? » avec un air parfaitement dégoûté et horrifié. Parce que c’est la première chose à laquelle je pense. On lui a fait un truc. Je ne pense pas que mon fils apprend seul. En plus, Grumeau a toujours l’air coupable, quoi qu’il fasse. Ça rend la tâche difficile de parler sereinement quand ta mère te hurle dans les oreilles « QUI A FAIT CA ? ». Donc il a l’air coupable. En plus il ment comme il respire.

G : Personne.
VF : Non mais sans déconner QUI ?
G : Mais personne.
VF : Qui t’a appris ça ?
G : PERSONNE !
VF : On ne peut pas faire ça devant les gens, tu le sais ?
G : …
VF : Tu vas pas me faire croire que t’as trouvé ça tout seul…
G : J’ai pas envie de le dire.
VF : Mais c’est pas possible on t’a montré. Qui t’a montré comment faire ça ?

J’arrête de parler avant de me comparer à lui et d’essayer de me souvenir à quel âge j’ai appris. J’essaie de me calmer parce que je ne suis pas sûre qu’il comprenne quand je vois comme il me regarde. Je leur lis une histoire et j’envoie Culculine au plume, je profite de son absence pour me transformer en inquisitrice sympa.

VF : Alors ça va, Grumeau ? Tu sais, il faut qu’on discute toi et moi. Et je t’assure que je ne me mettrai pas en colère.
G : Maman, j’ai la lumière dans les yeux.
VF : C’est normal, chaton. Alors dis-moi, tu sais qu’il n’y a que toi qui a droit d’y toucher ?
G : Oui.
VF : Mais que par contre, il ne faut le faire que lorsque tu es tout seul dans ta chambre ?
G : Oui.
VF : Si quelqu’un t’a montré, il faut me le dire c’est important. Je ne serai pas en colère contre toi, tu n’as rien fait  de mal.
G : Tu peux éteindre la lumière, steuplay ?
VF : Pas tant que tu m’auras pas répondu. Qui t’a montré ? Un adulte ? Un copain à l’école ?
G : C’est Marc.
VF : Ton cousin a deux ans et demi.
G : C’est tante Mimi.
VF : Tu te fiches de moi.
G : Ouais.

Plus tard j’en ai parlé avec son père.

VF : Pute, ton fils se touche.
P : Comment tu s…
VF : Parce qu’il l’a fait sous mes yeux comme un malpropre.
P : Tu es folle.
VF : La prochaine fois, je mettrais sur Youtube si tu veux.

Un peu plus tard, on a compris.

VF : Tu te souviens quand tu lui as dit de tirer doucement sur le pull vu que sa tête passe pas le col roulé ?
P : Ouais. Moi aussi j’avais ça quand j’avais son âge. Je tirais régulièrement et puis ça a marché. Pourquoi il ferait pas la même chose.
VF : Tu crois que c’est comme ça qu’il a trouvé ?
P : Lui je sais pas mais moi, oui.
VF : C’est un peu tôt, bordel. J’ai trente ans.
P : Et ton fils est un homme.

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